De jeunes turcs l’interrompaient pour lui poser des questions, évidemment – il y avait beaucoup de cervelles bien faites dans ce groupe – et, tout ego oublié, ils s’embarquaient dans des explications qui faisaient appel aux gravitons et aux gravitinos modélisés, au corps noir et au corps fantôme. C’étaient des sessions pleines de créativité, très excitantes. Et il était clair que Bao en était le pivot, la force agissante, celle sur qui tout reposait, celle avec qui ils devaient compter.
C’était un peu déconcertant. Sax avait déjà rencontré des femmes dans des départements de maths et de physique, mais c’était la seule mathématicienne de génie dont il ait jamais entendu parler dans l’histoire des mathématiques. Lesquelles, maintenant qu’il y réfléchissait, étaient une affaire d’hommes. Y avait-il, dans la vie, une chose plus monstrueusement mâle que les mathématiques ? Et pourquoi en était-il ainsi ?
Il y avait plus déconcertant encore : Bao avait fondé ses recherches sur les travaux non publiés d’un mathématicien thaï du siècle dernier, un jeune déséquilibré du nom de Samui qui avait vécu dans les bordels de Bangkok et s’était suicidé à vingt-trois ans, laissant derrière lui plusieurs problèmes dignes du théorème de Fermât, et affirmant jusqu’à la fin que tout lui avait été dicté par des extraterrestres télépathes. Bao avait ignoré le folklore pour ne s’intéresser qu’à l’essentiel, et elle avait expliqué certains des calculs les plus obscurs de Samui. Partant de là, elle avait défini un groupe d’expressions, appelées opérateurs avancés de Rovelli-Smolin, qui lui permettaient d’établir un système de réseaux de spin qui s’intégrait très harmonieusement avec les supercordes. C’était enfin la Grande Unification, la réconciliation de la mécanique quantique et de la gravité. Si c’était vrai. Et même si ça ne l’était pas, c’était assez puissant puisque ça avait permis à Bao de faire plusieurs prédictions spécifiques dans le domaine plus vaste de l’atome et du cosmos. Dont quelques-unes avaient reçu une confirmation depuis.
C’était donc la reine de la physique – la première reine de la physique. Les chercheurs du monde entier étaient en liaison avec Da Vinci, avides de recevoir d’autres suggestions de sa part. Une tension, une excitation palpables planaient sur les sessions de l’après-midi. Max Schnell lançait le débat et finissait, à un moment ou à un autre, par appeler Bao. Alors elle se levait et s’approchait de l’écran, sur le devant de la salle de séminaire. Simple, gracieuse, ferme et réservée. Son stylo volait sur l’écran alors qu’elle leur expliquait comment calculer avec précision la masse du neutrino ou leur décrivait avec un luxe de détails la façon dont les cordes vibraient pour former les différents quarks, les champs quantiques ou les trois familles de gravitinos, et Dieu sait quoi encore. Ses collègues et amis, une vingtaine d’hommes et une autre femme, intervenaient pour demander des précisions, ajouter des équations qui expliquaient des problèmes annexes ou exposer les dernières avancées de Genève, de Palo Alto ou de Rutherford. Et pendant cette heure, tous avaient conscience d’être au centre du monde.
Dans tous les labos de Mars, de la Terre et de la ceinture d’astéroïdes qui suivaient ses travaux, on remarquait des ondes inhabituelles de gravité dans des expériences très délicates ; des schémas géométriques particuliers apparaissaient dans les fluctuations infimes de la radiation du fond cosmique. Partout on traquait les particules lourdes à interaction faible du corps noir et les antiparticules à interaction faible du corps fantôme. On décrivait les diverses familles de leptons, de fermions et de leptoquarks. On résolvait provisoirement l’amas galactique de la première expansion, et bien d’autres choses encore. La physique semblait enfin sur le point de connaître sa Théorie Définitive. Ou, du moins, un grand pas en avant avait été fait.
Les travaux de Bao étaient d’une telle portée que Sax n’osait pas lui parler. Il craignait de lui faire perdre son temps avec des problèmes triviaux. Mais un après-midi, lors d’une pause kava sur l’un des balcons en arcade surplombant le lac du cratère de Da Vinci, c’est elle qui s’approcha, encore plus timide et balbutiante que lui, au point qu’il se retrouva dans le rôle très inhabituel pour lui consistant à mettre l’autre à l’aise, finissant ses phrases à sa place et ainsi de suite. Il s’évertua tant et si bien qu’ils finirent par se retrouver en train de bafouiller à qui mieux mieux sur le thème de ses anciens diagrammes de Russell décrivant les gravitinos, qu’il croyait maintenant caducs et dont elle lui dit qu’ils l’aidaient toujours à visualiser l’action gravitationnelle. Et puis, quand il lui posa une question sur le séminaire de la journée, elle se détendit. Il aurait dû y penser plus tôt. C’est ce qu’il préférait lui-même.
À la suite de cela, ils prirent l’habitude de se parler de temps en temps. C’était toujours un sacré boulot que de la faire sortir de sa coquille, mais c’était un boulot intéressant. Aussi, quand la saison sèche revint et qu’il recommença à faire du bateau dans le petit port Alpha, il lui demanda en bégayant un peu si elle aimerait l’accompagner, et ils se lancèrent dans un dialogue bredouillant d’où il ressortit que, la prochaine fois qu’il ferait beau, il l’emmènerait dans l’un des nombreux petits catamarans du labo.
Quand il passait la journée sur l’eau, Sax restait dans la petite baie appelée la Florentine, au sud-est de la péninsule, où le fjord Ravi s’élargissait avant de devenir la baie d’Hydroates. C’est là que Sax avait appris à faire du bateau et qu’il se sentait encore le plus à l’aise avec les vents et les courants. Lorsqu’il s’aventurait plus loin, c’était pour explorer l’éventail de fjords et de baies, au bout du système de Marineris, et à trois ou quatre reprises, il avait poussé jusqu’à l’extrémité est du golfe de Chryse, jusqu’au fjord Mawrth et à la péninsule du Sinaï.
Mais ce jour-là, il resta dans la Florentine. Le vent venant du sud, il réquisitionna l’aide de Bao pour tirer des bords. Ni l’un ni l’autre ne parla beaucoup. Pour dire quelque chose, Sax finit par mettre la physique sur le tapis. Ils discutèrent des cordes, qui étaient l’essence même de l’espace-temps et pas seulement des points dans une grille rigoureusement abstraite.
En réfléchissant, Sax dit :
— Vous ne craignez pas que ce domaine où l’expérimentation est impossible ne se révèle une sorte de château de cartes, qui pourrait être renversé par une simple erreur de calcul, ou par une théorie ultérieure, différente, qui ferait mieux l’affaire, ou trouverait plus facilement confirmation ?
— Non, répondit Bao. Une aussi belle chose est forcément vraie.