— Hum, fit Sax en lui jetant un coup d’œil. Je préférerais, personnellement, qu’un indice un peu plus solide pointe le bout de son nez. Quelque chose comme la planète Mercure d’Einstein : une invraisemblance de la théorie précédente que la nouvelle viendrait résoudre.
— Pour certaines personnes, le corps fantôme manquant répond à cette définition.
— Possible.
Elle éclata de rire.
— Je vois qu’il vous en faudrait davantage. Une chose faisable, peut-être.
— Pas forcément, rectifia Sax. Ce serait merveilleux, bien sûr. Plus convaincant, je veux dire. Mieux comprendre les choses permet de mieux les manipuler. Comme le plasma dans les réacteurs à fusion.
C’était le problème récurrent d’un autre laboratoire de Da Vinci.
— On comprendrait peut-être mieux les plasmas si on les modélisait selon des schémas imposés par les réseaux de spin.
— Vraiment ?
— Je pense.
Elle ferma les yeux, comme si tout pouvait être résolu derrière ses paupières. Comme si tous les problèmes du monde y trouvaient une solution. Sax éprouva un pincement au cœur. D’envie. Il aurait tout donné pour avoir une vision pénétrante de ce genre. Et voilà que quelqu’un l’avait, juste à côté de lui, dans le bateau. Le génie était vraiment une chose étrange à contempler.
— Vous pensez que cette théorie marquera l’aboutissement de la physique ? demanda-t-il.
— Oh non ! On pourra toujours s’interroger sur les grands principes. Les lois fondamentales. Et puis, toutes les avancées posent de nouveaux problèmes en amont. Les travaux de Taneiev ne font qu’effleurer la surface, dans ce domaine. C’est comme les échecs. On peut apprendre toutes les règles et ne pas être un très bon joueur à cause des propriétés émergentes. Vous voyez ce que je veux dire : certaines pièces sont plus fortes quand elles se trouvent au centre de l’échiquier ; ce n’est pas une règle, c’est un effet de l’accumulation des règles.
— C’est comme le temps.
— Oui. Nous comprenons mieux les atomes que le temps, en fait. L’interaction entre les éléments est trop complexe pour qu’on puisse la suivre.
— Il y a l’holonomie, l’étude des systèmes complexes.
— Ce n’est encore qu’un ensemble de spéculations. Les premiers balbutiements d’une science, si elle donne quelque chose un jour.
— Comme les plasmas, non ?
— Les plasmas sont très homogènes. Il n’y a que très peu de facteurs en jeu. On devrait donc pouvoir les aborder par l’analyse des réseaux de spin.
— Vous devriez en parler au groupe de fusion.
— Vraiment ? dit-elle, l’air surprise.
— Oui.
Puis une forte brise se leva, et ils passèrent quelques minutes à observer la réaction du bateau, le mât rétractant ses voiles avec un bourdonnement jusqu’à ce qu’elles soient rajustées comme il convenait pour négocier le coup de vent. Le soleil faisait briller les beaux cheveux noirs de Dao, sagement retenus sur sa nuque. Derrière, les falaises de Da Vinci. Des réseaux, frémissants sous le soleil. Non, qu’il ait les yeux ouverts ou fermés, il ne verrait jamais tout ça.
Il dit prudemment :
— Vous ne vous êtes jamais demandé… Je veux dire, ça doit faire drôle d’être l’une des premières grandes mathématiciennes, non ?
Elle sembla étonnée, puis détourna la tête. Il comprit qu’elle y avait déjà réfléchi.
— Les atomes du plasma se déplacent selon des schémas qui sont de grandes fractales du réseau de spin, dit-elle.
Sax hocha la tête et lui posa d’autres questions à ce sujet. Il la croyait en mesure d’aider le groupe de fusion de Da Vinci à résoudre certains problèmes que leur posait la mise au point d’un réacteur à fusion allégé.
— Vous ne vous êtes jamais intéressée aux travaux des ingénieurs ? Ou des physiciens ?
— Je suis physicienne, répliqua-t-elle, comme sur la défensive.
— Enfin, vous faites de la physique théorique. Je pensais à l’application pratique des choses.
— La physique, c’est de la physique.
— D’accord.
Il tenta de revenir sur la question, mais par la bande, cette fois.
— Quand avez-vous commencé à vous intéresser aux mathématiques ?
— Ma mère m’a fourni mes premières équations du second degré et toutes sortes de jeux mathématiques quand j’avais quatre ans. Elle était statisticienne, très portée sur les maths.
— Et les écoles de Dorsa Brevia…
— Elles n’étaient pas mauvaises. Je faisais surtout des maths en lisant, et en correspondant avec le département de Sabishii.
— Je vois.
Ils en revinrent aux derniers résultats du CERN. Puis au temps, et à la façon dont le bateau à voile se dirigeait dans le vent, avec une précision presque parfaite. La semaine d’après, il l’emmena sur les falaises de la péninsule. Il prit un grand plaisir à lui montrer la toundra. Et avec le temps, le menant pas à pas, elle réussit à le convaincre qu’ils étaient peut-être sur le point de comprendre ce qui se passait au niveau de Planck. C’était vraiment stupéfiant, se dit-il, éprouver une intuition à ce niveau, puis faire les spéculations et les déductions nécessaires pour donner corps à cette intuition et comprendre ce qui se passait, bâtir une théorie physique puissante, infiniment complexe, pour décrire un domaine si petit, si éloigné de l’appréhension par les sens. C’était presque terrifiant, au fond. L’étoffe même de la réalité. Ils reconnaissaient tous les deux que, exactement comme dans les théories précédentes, nombre de questions fondamentales restaient sans réponse. C’était inévitable. Ils pouvaient donc s’allonger côte à côte dans l’herbe, au soleil, et regarder intensément une fleur d’un bleu étincelant ; quoi qu’il arrive au niveau de Planck, en cet instant et à cet endroit, le pouvoir qu’elle avait d’attirer le regard conservait tout son mystère.
Ce que le simple fait de s’allonger dans l’herbe permettait surtout d’apprécier, c’est à quel point le permafrost fondait. Mais il fondait au-dessus d’un socle encore gelé, de sorte que la surface saturée devenait boueuse. Quand Sax se releva, la brise soufflant sur son ventre qui avait été en contact avec le sol lui donna aussitôt une impression de froid. Il écarta les bras, les offrit au soleil. Une pluie de photons, vibrant dans les réseaux de spin. Dans quantité de régions, la chaleur émise par les centrales nucléaires était dirigée dans le permafrost par des galeries capillaires, dit-il à Bao alors qu’ils regagnaient le patrouilleur. Ce qui posait des problèmes dans certaines régions humides, qui avaient tendance à se saturer en surface. Le sol fondait, des marécages instantanés se formaient. Le biome était très actif. Au grand dam des Rouges. Mais la majeure partie du sol qui aurait été affecté par la fonte du permafrost était maintenant sous la mer du Nord, de toute façon. Le peu qui restait au-dessus devait être aussi soigneusement préservé que les marais et les étangs.
Le reste de l’hydrosphère subissait une mutation presque aussi importante. On n’y pouvait rien. L’eau était un grand sculpteur de pierre, si incroyable que cela semble quand on voyait un imperceptible filet d’eau goutter le long d’une falaise et se changer en buée avant même d’atteindre l’océan. Certes. Mais il y avait aussi les vagues géantes, hurlantes, qui s’abattaient si violemment sur les falaises que le sol tremblait sous leurs pieds. Quelques millions d’années de ces coups de boutoir et le profil de ces falaises serait méconnaissable.
— Vous avez vu les canyons fluviaux ? lui demanda-t-elle.
— Oui, j’ai vu Nirgal Vallis. C’est fou le bien que ça fait de voir de l’eau au fond. Cela lui va si bien.