— Je ne savais pas qu’il y avait autant de toundra par ici.
Il lui expliqua que la toundra était l’écologie dominante de la majeure partie des highlands du Sud. La toundra et le désert. Dans la toundra, les fines étaient très efficacement fixées au sol. Le vent ne pouvait pas soulever la boue ou les sables mouvants, relativement communs, de sorte qu’il était dangereux de traverser certaines régions. Mais dans le désert, les vents puissants soulevaient de grandes quantités de poussière, qui assombrissaient le ciel et rafraîchissaient la température, posant de graves problèmes. Nirgal en savait quelque chose. Soudain, il demanda avec curiosité :
— Vous avez déjà rencontré Nirgal ?
— Non.
Les tempêtes de poussière n’avaient plus rien à voir avec la Grande Tempête que tout le monde avait quasiment oubliée, mais c’était encore un facteur à prendre en considération. Le pavage du désert à l’aide de microbactéries était une solution très prometteuse, même si elle avait l’inconvénient de ne fixer que le centimètre supérieur de dépôts, de sorte que si le vent arrachait le bord du pavage, le dessous risquait d’être emporté. Le problème n’était pas simple. Ils subiraient des tempêtes de sable pendant des siècles encore.
Enfin, l’hydrosphère était très active. Ce qui impliquait la prolifération de la vie.
La mère de Bao mourut dans un accident d’avion de tourisme et Bao, qui était sa plus jeune fille, dut rentrer chez elle s’occuper de tout. Elle héritait de la maison de famille. La succession par ultimogéniture, selon le modèle du matriarcat hopi, lui dit-on. Bao ne savait pas quand elle reviendrait. Il se pouvait même que son départ soit définitif, dit-elle avec un naturel confondant. C’était comme ça, et voilà tout. Elle était déjà ailleurs, dans un monde intérieur. Sax ne put que lui faire au revoir de la main et regagna sa chambre en secouant la tête. Ils comprendraient les lois fondamentales de l’univers avant d’avoir la moindre prise sur la société. Un objet d’étude particulièrement récalcitrant. Il appela Michel sur son écran, lui fit part de cette idée, et Michel répondit :
— C’est parce que la culture progresse sans cesse.
Sax eut l’impression de voir ce que Michel voulait dire. Les attitudes changeaient rapidement dans bien des domaines. Bela appelait ça le Werteswandel, la mutation des valeurs. En attendant, ils vivaient dans une société en butte à des archaïsmes de toutes sortes. Des primates se groupant en tribus, gardant un territoire, implorant un dieu comme un parent de dessin animé.
— Il y a des moments où je me demande vraiment si nous allons dans le sens du progrès, répondit-il, se sentant étrangement mélancolique.
— Voyons, Sax, réfléchis, protesta Michel. Ici, sur Mars, nous avons vu et la fin du patriarcat et celle de la propriété. C’est l’un des plus grands progrès de l’histoire de l’humanité.
— Si c’est vrai.
— Tu ne crois pas que les femmes ont autant de pouvoir que les hommes, maintenant ?
— Pour ce que j’en vois, si.
— Peut-être même encore plus, si on pense à la reproduction.
— Ce qui serait logique.
— Et le sol est sous la gestion commune de la famille humaine. Nous possédons encore des objets personnels, mais le territoire n’a jamais appartenu à personne, ici. C’est une nouvelle réalité sociale, nous y sommes confrontés tous les jours.
C’était vrai. Sax songea à la dureté des conflits d’autrefois, quand la propriété et le capital étaient la norme. Michel avait peut-être raison. Le patriarcat et la propriété avaient vécu et n’étaient plus. Sur Mars, et pour le moment du moins. C’était peut-être comme la théorie des cordes, il faudrait du temps pour mettre de l’ordre dans tout ça. Au fond, Sax lui-même, qui était radicalement dépourvu de préjugés, n’en était pas revenu de voir une femme faire des maths. Ou, pour être tout à fait honnête, une femme géniale. Qui l’avait littéralement hypnotisé, à dire le vrai, de même que tous les autres hommes du séminaire, au point que son départ les avait laissés désemparés. Il dit, un peu mal à l’aise :
— Sur Terre, il paraît que ça se bagarre toujours autant.
— La pression démographique, convint Michel avec un geste du bras comme pour écarter le problème. Il y a trop de gens, là-bas, et il y en a de plus en plus. Tu as vu comment c’était, quand nous y sommes allés. Tant que la Terre sera dans cette situation, Mars sera menacée. Et ça se bagarre ici aussi.
Sax comprit son argument. D’un certain côté, c’était rassurant. Le comportement humain n’était ni irrémédiablement mauvais ni stupide, c’était une réponse semi-rationnelle à une situation historique, à un danger donné. Les gens faisaient ce qu’ils pouvaient, en se disant qu’il n’y en aurait pas assez pour tout le monde. Ils faisaient de leur mieux pour protéger leurs enfants. Au risque, évidemment, de mettre tous les enfants en danger par l’accumulation d’actions égoïstes individuelles. Mais au moins pouvait-on appeler cela une tentative de raisonnement, une première approche.
— Enfin, ça commence à s’arranger, reprit Michel. Même sur Terre, les gens ont beaucoup moins d’enfants. Et ils se réorganisent plutôt bien collectivement, par rapport à l’inondation et à tout ce qui l’a précédée. Il y a beaucoup de nouveaux mouvements sociaux là-bas, souvent inspirés par ce que nous faisons ici. Et par Nirgal. Ils le suivent toujours, ils l’écoutent, même quand il ne dit rien. Les propos qu’il a tenus pendant notre visite là-bas font encore leur effet.
— Ça, je veux bien le croire.
— Ah, tu vois ! Ça va mieux, tu ne peux pas faire autrement que de l’admettre. Et quand le traitement de longévité cessera d’agir, les décès équilibreront les naissances.
— Ça ne devrait pas tarder, prédit Sax d’un ton funèbre.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Les signes ont tendance à se multiplier. Des gens meurent d’une chose ou d’une autre. La sénescence n’est pas le seul problème. Rester en vie quand le vieillissement aurait dû faire son œuvre… Le résultat auquel nous sommes parvenus est déjà miraculeux. Il y a probablement une raison à la sénescence. Éviter la surpopulation, peut-être. Permettre à un nouveau matériel génétique de remplacer l’ancien.
— Ce n’est pas très rassurant pour nous.
— Nous avons déjà une espérance de vie deux fois plus longue que celle de nos parents.
— D’accord, mais quand même. Qui a envie que ça finisse ?
— Personne. Alors justement : concentrons-nous sur l’instant présent. Si tu m’accompagnais sur le terrain ? Je serai aussi optimiste que tu voudras. Et tu verras, c’est très intéressant.
— Je vais essayer de me libérer. J’ai beaucoup de clients.
— Tu as beaucoup de temps libre. Je t’assure.
Le soleil était haut dans le ciel où planaient des nuages ronds, dodus, qui ne reviendraient jamais, et qui pourtant, à ce moment précis, étaient aussi massifs que du marbre, et aussi sombres en dessous. Des cumulonimbus. Il était de nouveau perché sur la falaise ouest de la péninsule de Da Vinci, et regardait par-delà le fjord Shalbatana la falaise qui marquait le bord est de Lunae Planum. Derrière lui se dressait la colline au sommet aplati qui était le bord du cratère Da Vinci. Son camp de base. Il y avait longtemps qu’il vivait là, maintenant. Ces temps-ci, leur coop fabriquait des satellites et les lanceurs pour les mettre en orbite, en collaboration avec le laboratoire de Spencer à Odessa et bien d’autres encore. Une coopérative calquée sur le modèle Mondragon régissait les laboratoires et les maisons d’habitation entourant le cratère, de même que les champs et les lacs du fond. Certains se plaignaient des restrictions imposées par les cours à leurs projets, parmi lesquels figuraient de nouvelles centrales qui produiraient trop de chaleur. Depuis quelques années, la CEG distribuait ce que l’on appelait des « rations K », c’est-à-dire le droit d’ajouter une fraction de degré kelvin au réchauffement global. Quelques communautés Rouges s’efforçaient de se faire attribuer des rations K qu’elles n’utilisaient pas, et cette rétention, alliée aux conséquences de l’écotage, empêchait la température de s’élever très vite. C’était du moins ce que prétendaient les autres communautés. Mais les écocours étaient encore parcimonieuses avec les rations K. Les dossiers étaient jugés par les écocours régionales et le jugement était ensuite soumis à l’arbitrage de la CEG, la seule possibilité d’appel consistant à faire signer une pétition par cinquante autres communautés, et encore l’appel s’engluait-il alors dans les fondrières du gouvernement global, où son destin dépendait de la foule indisciplinée de la douma.