Sax s’éloigna. Quelqu’un se plaignait du nombre de ports qui surgissaient du néant dans le golfe du Sud, trop proches à leur goût. La politique sous sa forme la plus répandue : les jérémiades. Personne ne voulait s’occuper de rien, mais quand il s’agissait de râler, tout le monde disait présent. Ce concert de lamentations se poursuivrait pendant près d’une demi-heure, puis ils se remettraient à parler boutique. Un groupe en était déjà à ce stade, Sax pouvait l’affirmer rien qu’à leur ton. En s’approchant, il découvrit qu’ils parlaient fusion. Il s’arrêta. Ils avaient l’air tout excités par leurs récents progrès dans le domaine du moteur à fusion puisée. La fusion nucléaire avait été mise au point des décennies plus tôt, mais elle exigeait des tokamaks d’un volume monstrueux, des installations d’un poids et d’un coût trop importants pour être utilisables dans la plupart des cas. Alors que ce laboratoire s’efforçait de faire imploser des granules de combustible en rafale afin d’utiliser l’énergie résultante pour propulser des engins.
— Vous en avez discuté avec Bao ? demanda Sax.
— Eh bien, oui, avant de partir, elle est venue nous parler des schémas de plasma. Ça ne nous a pas été immédiatement utile, nous faisons vraiment de la macro par rapport à ses travaux, mais elle est tellement intelligente, et l’une des choses qu’elle a dites a donné à Yananda une idée de la façon de confiner l’implosion sans empêcher l’échappement consécutif.
Ils bombardaient les granules de toute part avec des rayons laser, mais il fallait aussi laisser une ventilation pour que les particules chargées puissent s’échapper. Bao avait apparemment été intéressée par le problème. Bref, une discussion animée s’engagea sur la question, qu’ils pensaient avoir enfin résolue. Si bien que, lorsque quelqu’un entra dans le cercle et évoqua les résultats du tirage au sort, ils l’envoyèrent promener :
— Ka, pas de politique, par pitié !
Sax poursuivit son petit tour en écoutant distraitement les conversations au passage et fut à nouveau frappé par l’apolitisme de la plupart des savants et des techniciens. Ils étaient vraiment allergiques à la politique, et il devait bien avouer qu’il partageait ce sentiment. La politique avait quelque chose d’intrinsèquement subjectif et impliquait beaucoup de compromis, ce qui était radicalement contraire à la méthode scientifique. Mais était-ce bien vrai ? Cette impression, ce préjugé étaient eux-mêmes subjectifs. Et si on considérait la politique comme une sorte de science, disons une longue série d’expériences de vie communautaire dont toutes les données seraient contaminées en permanence ? Les gens faisaient des hypothèses sur le système de gouvernement, l’essayaient, étudiaient l’effet qu’il produisait, en changeaient et renouvelaient l’expérience. Certaines constantes, certains principes semblaient avoir émergé au fil des siècles, au fur et à mesure des expérimentations et des paradigmes, alors que s’affinait l’approche des systèmes qui privilégiaient, par exemple, le bien-être physique, la liberté individuelle, l’égalité, la gestion du sol, les marches régulés, la force de la loi, la compassion envers autrui. Après des expériences répétées, il était devenu clair – sur Mars au moins – que toutes ces finalités, parfois contradictoires, étaient mieux servies par la polyarchie, système complexe qui répartissait le pouvoir entre le plus grand nombre possible d’institutions. En théorie, ce système à la fois centralisé et décentralisé était le meilleur garant des libertés individuelles et le plus producteur de richesse collective.
D’où la notion de science politique. C’était bien joli, en théorie. Mais, dans la pratique, les gens devaient consacrer une certaine partie de leur temps à l’exercice du pouvoir. C’était l’autogouvernement, par tautologie ; ils s’autogouvernaient. Et ça prenait du temps. « Ceux qui accordent un prix à la liberté doivent faire l’effort nécessaire pour la défendre », disait Tom Paine. Sax avait lu cela dans le couloir où Bela avait pris la mauvaise habitude d’afficher des professions de foi d’une haute élévation. « La Science est de la Politique par d’Autres Moyens », disait, assez énigmatiquement, une autre inscription.
Mais à Da Vinci, peu de gens avaient envie de passer du temps à ça. « Le socialisme ne marchera jamais », avait dit Oscar Wilde (message calligraphié sur un autre panneau), « Ça prend trop de soirées. » Et comment ! La solution était de faire en sorte que vos amis y passent leurs soirées à votre place. D’où l’idée du tirage au sort, un risque calculé, parce qu’on pouvait se faire soi-même piéger un jour. Mais le risque se révélait généralement payant, ce qui expliquait la gaieté de cette fête annuelle. Les gens entraient et sortaient par les portes qui donnaient sur les terrasses ouvertes surplombant le lac du cratère, parlant avec animation. Même ceux qui avaient été enrôlés commençaient à retrouver le moral, grâce au kavajava, à l’alcool, et peut-être à la pensée qu’après tout le pouvoir c’était le pouvoir. D’accord, il était imposé, mais les « volontaires » jouiraient de certains privilèges auxquels ils songeaient sans doute à ce moment même : chercher des poux dans la tête à leurs adversaires ou faire des fleurs aux gens qu’ils voulaient impressionner. Le système marcherait donc encore une fois. Des organismes vivants empliraient l’arène polyarchique, les conseils régionaux, agricoles et hydrologiques, l’ordre des architectes, le conseil de surveillance des projets, le groupe de coordination économique, le conseil du cratère qui définissait les tâches de chaque bureau, le groupe d’experts des délégués globaux, tout ce réseau politico-administratif que des théoriciens progressistes avaient imaginé au fil des siècles, empruntant certains aspects à l’antique socialisme associatif britannique, aux conseils ouvriers yougoslaves, au collectivisme tel qu’il était pratiqué à Mondragon, au régime foncier du Kerala, etc. Une expérience de synthèse. Jusque-là, cela semblait relativement bien fonctionner. Les techniciens de Da Vinci paraissaient presque aussi déterminés et heureux que pendant les années de l’underground où tout se faisait (ou semblait se faire) d’instinct ou, plus exactement, sur la base du consensus (mais la population de Da Vinci était beaucoup moins importante à l’époque).
Ils avaient l’air contents, en tout cas. Dehors, sur les terrasses, ils faisaient la queue devant les grands pots de kavajava et d’Irish coffee, ou les tonnelets de bière, formaient des groupes bavards, et leurs voix faisaient un bruit stupéfiant, comme dans n’importe quel cocktail. Un brouhaha pareil au ressac des vagues. Un chœur de conversations. Une musique que Sax était seul à écouter consciemment, à ce qu’il lui semblait, puis il se dit que ce fond sonore contribuait inconsciemment au plaisir – le plaisir d’être ensemble ? – des gens qui assistaient à ces fêtes. Réunissez deux cents individus qui parlent fort de sorte que chacun puisse suivre les paroles échangées par son petit groupe, et ils feront une musique incroyable.
Da Vinci constituait donc une expérience de gouvernement réussie, même si les citoyens ne se bousculaient guère pour assumer ledit gouvernement. D’ailleurs, auraient-ils été plus heureux si ça les avait intéressés ? Peut-être le fait d’ignorer le gouvernement était-il une bonne stratégie. Et si le meilleur gouvernement était justement celui qu’on pouvait tranquillement ignorer « pour retourner enfin à son travail ! » comme le disait allègrement, à l’instant même, un ex-chef du conseil hydrologique ? Participer au gouvernement n’était pas considéré comme faisant partie de son travail !