Il y avait des gens à qui ça plaisait, bien sûr, qui aimaient l’interaction entre la théorie et la pratique, qui aimaient les arguties, résoudre des problèmes, le travail de groupe, se rendre utiles, les discussions interminables et le pouvoir. Ces gens-là effectuaient deux années de service, trois si on les y autorisait, puis ils s’investissaient dans une autre mission, toujours sur la base du volontariat. En fait, la plupart d’entre eux exerçaient plusieurs métiers à la fois. Bela, par exemple, qui déclarait hautement en avoir par-dessus la tête de présider le labo des labos, venait d’entrer au groupe d’experts, qui avait du mal à pourvoir certains postes. Sax s’approcha de lui :
— Penses-tu, comme Aonia, que Mars Libre domine la politique globale ? lui demanda-t-il.
— Ça ne fait pas un pli. Ils sont si nombreux, aussi… Ils sont chez eux dans les cours, et ils se sont fabriqué des règles sur mesure. Je pense qu’ils veulent s’assurer le contrôle de tous les astéroïdes nouvellement colonisés. Et de la Terre, par la même occasion. Tous les jeunes indigènes ambitieux se jettent là-dedans comme un phoque sur un poisson.
— Essayer de dominer d’autres colonies…
— Oui ?
— Ça veut dire des ennuis en perspective.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
— Tu as entendu parler du moteur à fusion léger dont il est question ?
— Oui, un peu.
— Tu devrais essayer de pousser un peu ce projet. Si on pouvait équiper des vaisseaux spatiaux de moteurs pareils…
— Oui, Sax ?
— L’accélération des transports risquerait de faire voler en éclats l’hégémonie d’un parti unique.
— Tu crois vraiment ?
— En tout cas, ça lui compliquerait les choses.
— C’est vrai. Hum, il va falloir que je voie ça de plus près.
— Oui. La science est la politique par d’autres moyens, tu te souviens ?
— C’est vrai, ça ! C’est bien vrai !
Et Bela mit le cap sur les tonnelets de bière en marmonnant, puis salua un groupe qui s’approchait de lui.
La caste de bureaucrates qui avait été la terreur de tant de théoriciens de la politique émergeait donc spontanément ici : les experts qui prenaient le contrôle de la politique et ne lâchaient plus jamais prise. Mais au profit de qui l’auraient-ils lâchée ? Il ne voyait pas qui cela aurait pu intéresser. Bela pouvait rester au bureau des experts jusqu’à la fin des temps si ça lui chantait. Expert, du mot latin experiri, expérience. Un gouvernement d’expérimentateurs. Le gouvernement par ceux que ça intéressait. En réalité, une autre sorte d’oligarchie. Mais quelle solution de remplacement avaient-ils ? À partir du moment où ils étaient obligés de désigner des volontaires pour participer au gouvernement, la notion d’autogestion comme garante de la liberté individuelle devenait un peu paradoxale.
Hector et Sylvia, deux participants au séminaire de Bao, arrachèrent Sax à ses réflexions et l’invitèrent à écouter leur groupe de musique interpréter des airs tirés de Maria de Buenos Aires. Sax les suivit de bonne grâce.
Devant le petit amphithéâtre, il s’arrêta à un éventaire de boissons et prit une tasse de kava. La liesse était générale. Hector et Sylvia filèrent se préparer, jubilant à l’avance. En les regardant, Sax pensa à Ann, à leur récente rencontre. Il s’en voulait de n’avoir rien trouvé à lui dire. Il s’était comporté comme un parfait imbécile. Si seulement il avait pensé à redevenir Stephen Lindholm, ça l’aurait peut-être aidé. Où était Ann, maintenant, que pensait-elle ? Que faisait-elle ? Se contentait-elle d’errer sur Mars comme un fantôme, allant d’une station rouge à une autre ? D’ailleurs, que faisaient les Rouges, à présent, comment vivaient-ils ? S’apprêtaient-ils à bombarder Da Vinci, cette rencontre due au hasard avait-elle signé la fin d’un raid ? Sûrement pas. Il y avait toujours des écoteurs dans le coin, qui sabotaient les projets, mais avec les limites légales imposées au terraforming, la plupart des Rouges avaient plus ou moins réintégré la société. C’était un courant politique comme les autres, vigilant, procédurier, beaucoup plus intéressé par le jeu politique que les gens moins idéologiquement engagés, certes, mais par là même normalisé. Comment Ann s’inscrivait-elle là-dedans ? Avec qui s’était-elle associée ?
Bah, il pouvait toujours l’appeler et le lui demander.
Mais il avait peur de la joindre, peur de lui poser la question. Peur de lui parler ! Par bloc-poignet interposé, en tout cas. Et, apparemment, aussi de vive voix. Elle ne lui avait pas dit si elle était contente ou non qu’il lui ait administré le traitement contre son gré. Pas de remerciements, pas d’imprécations ; rien. Que pensait-elle ? Que pouvait-elle bien penser ?
Il poussa un soupir, dégusta son kava. En bas, les autres commençaient. Hector déclamait un récitatif en espagnol, d’une voix si musicale, d’un ton si expressif que Sax avait l’impression d’en comprendre les paroles.
Ann, Ann, Ann. Cet intérêt obsessionnel pour des pensées autres que les siennes était on ne peut plus inconfortable… Il était tellement plus facile de se concentrer sur la planète, les pierres, l’air, la biologie. Cela, Ann elle-même l’aurait compris. Et il y avait dans l’écopoésis quelque chose de fondamentalement mystérieux. La naissance d’un monde. Hors de tout contrôle. N’empêche qu’il se demandait encore ce qu’elle en faisait. Peut-être la rencontrerait-il à nouveau.
En attendant, le monde. Il retourna sur le terrain. Le sol ravagé sous le dôme bleu du ciel. À l’équateur, le ciel printanier changeait de couleur tous les jours, il lui aurait fallu un nuancier pour identifier les différents tons. Certains jours, il était d’un bleu violet profond – clématite, jacinthe, lapis-lazuli, ou indigo.
Ou bleu de Prusse, un pigment fabriqué à partir de ferrocyanide ferrique – chose intéressante, car il y avait sûrement beaucoup d’ions ferriques dans la région. Bleu fer. Légèrement plus violacé que le ciel qu’on voyait au-dessus de l’Himalaya sur les photos, mais identique au ciel de la Terre vu d’une certaine altitude. Tout s’alliait au paysage rocailleux, déchiqueté, pour donner une impression de hauteur : la couleur du ciel, les aspérités de la pierre, l’air froid, si pur, si léger. Tout était si haut. Il marcha dans le vent, sous le vent, en travers du vent, et chaque fois l’impression était différente. Le vent faisait à ses narines l’effet d’une drogue douce qui envahissait son cerveau. Il marchait sur les roches incrustées de lichens, de pierre en pierre, comme sur l’allée d’un jardin qui aurait magiquement surgi de ce monde chaotique, en haut, en bas, pas après pas, attentif à l’eccéité de l’instant. D’instant en instant, chacun discret, comme les cordes spatio-temporelles de Bao, comme les positions successives de la tête d’un pinson, d’un petit oiseau passant d’une pose quantique à l’autre. Il était évident, quand on faisait attention, que les instants n’étaient pas des imités d’égale durée mais de longueur variable en fonction des événements. Le vent tomba. Pas un oiseau n’était en vue. Le silence se fit soudain, un silence parfait, seulement troublé par un bourdonnement d’insectes. Ces moments pouvaient durer plusieurs secondes. Au contraire, quand des hirondelles harcelaient un corbeau, ils étaient presque simultanés. Il fallait être très attentif. Parfois, c’était un courant, parfois le ploc-ploc-ploc du calme individuel.
Savoir. Il y avait toutes sortes de connaissances, mais aucune n’était aussi satisfaisante, décida Sax, que la connaissance directe par les sens. Là, dans la lumière brillante du printemps et le vent glacial, il parvint au bord d’une falaise et plongea le regard vers le fjord Simud, étendue outremer qu’argentaient mille millions d’éclats de lumière ricochant sur l’eau. Les falaises de l’autre côté étaient rayées par des lignes de stratification. Certaines étaient devenues des crêtes vertes et soulignaient le basalte. Des mouettes, des macareux, des sternes, des guillemots, des orfraies tournaient et viraient dans les golfes d’air, sous ses pieds.