En apprenant à connaître les différents fjords, il s’aperçut qu’il avait ses préférés. La baie de la Florentine, juste au sud de Da Vinci, était un joli ovale bleu cerné d’une sorte de marche sur laquelle on pouvait se promener, et le spectacle était fabuleux tout du long. Une herbe épaisse comme un tapis poussait sur cet épaulement. C’était un peu l’image que Sax se faisait de la côte irlandaise. Les aspérités du paysage s’adoucissaient alors que la terre et la flore commençaient à envahir les interstices, se cramponnant aux reliefs d’une façon qui défiait la gravité, de sorte qu’on mettait les pieds sur des coussinets de terre qui faisaient des bourrelets entre les dents acérées des roches encore dénudées.
Des nuages venaient de la mer, au nord, et des pluies diluviennes se déversaient sur l’intérieur des terres, détrempant tout. Le lendemain, l’air fumait, le sol gargouillait et ruisselait, et chaque pas hors de la rocaille soulevait une gerbe de magma visqueux. Boue, marécages et fondrières. De petites forêts convulsées dans les grabens, en contrebas. Un renard brun, furtif, aperçu du coin de l’œil alors qu’il filait se tapir derrière un genévrier. Le fuyant ? Pourchassant quelque chose ? Sax ne le saurait jamais. Ça ne le concernait pas. Des vagues se ruaient sur les falaises, rebondissaient vers le large, créant des schémas d’interférence avec celles qui arrivaient. On les aurait crues sorties d’une machine à vagues de labo de physique. Si belles. Et qu’il était étrange de voir le monde se conformer avec une telle précision à la formulation mathématique. L’efficacité des mathématiques était déraisonnée. Elles étaient au cœur du Grand Inexplicable.
Chaque coucher de soleil était différent, à cause des fines en suspension dans la troposphère. Elles planaient si haut qu’elles étaient souvent illuminées par le soleil bien après que tout le reste fut plongé dans l’obscurité. Sax restait assis sur la falaise, fasciné, jusqu’à ce que le ciel soit complètement noir, et il était parfois récompensé par l’apparition de nuages noctiluques, de larges traînées nacrées comme des coquilles d’abalones, trente kilomètres au-dessus de la planète.
Le ciel d’étain fondu d’une journée brumeuse. Le coucher de soleil fulgurant, comme un coup de poignard. La chaleur du soleil sur sa peau, dans le calme d’une fin d’après-midi. Le dessin des vagues sur la mer, en dessous. Le contact du vent, son spectacle.
Mais une fois, dans un crépuscule indigo, sous le déploiement étincelant de grosses étoiles floues, il éprouva une sorte de malaise. « Les pôles neigeux de Mars sans lune », avait écrit Tennyson. Mars sans lune. C’était à cette heure-ci que Phobos apparaissait normalement à l’horizon comme un étendard flamboyant. Un moment fort de l’aréophanie s’il y en avait jamais eu un. La peur et la menace. Et il avait achevé la désatellisation lui-même. Ils auraient pu se contenter de faire sauter les bases militaires de Deimos, qu’avait-il en tête ce jour-là ? Il ne savait plus. Une sorte de désir de symétrie. En haut, en bas. Les mathématiciens appréciaient peut-être plus la symétrie que les autres. En haut. Deimos était encore en orbite autour du soleil, quelque part. « Hum… » Il consulta son bloc-poignet. Beaucoup de nouvelles colonies s’installaient là-bas. Des gens évidaient des astéroïdes, les faisaient tourner pour créer un effet gravitationnel et s’y installaient. De nouveaux mondes.
Un mot retint son regard : Pseudophobos. Il revint en arrière. C’était le nom populaire d’un astéroïde qui ressemblait un peu, par la taille et la forme, à la lune disparue. « Hum-hum… » Sax tapota les touches de son bloc-poignet et une image apparut. La ressemblance était superficielle : un ellipsoïde triaxial… Bon, ils l’étaient tous. Un patatoïde de la même taille, qui aurait pris un bon coup à un bout, un cratère comme celui de Stickney. Stickney… Il y avait une belle petite colonie blottie au fond. Que recouvrait un nom ? Mettons qu’on laisse tomber le pseudo. Des moteurs-fusées, des IA, quelques propulseurs… Le moment inoubliable où Phobos avait jailli au-dessus de l’horizon, à l’ouest.
— Hum-hum-hum, fit Sax.
Les jours passaient, les saisons passaient. Il étudiait la météorologie – les effets de la pression atmosphérique sur la formation des nuages –, et procédait à des observations sur le terrain, ce qui l’amenait à faire le tour de la péninsule pour lancer des ballons et des cerfs-volants. Les ballons-sondes de cette époque étaient très élégants : dix grammes d’instruments à peine, qu’une enveloppe de huit mètres de long pouvait emporter jusque dans l’exosphère.
Sax adorait disposer l’enveloppe sur une étendue plane de sable ou d’herbe, le dos au vent, puis s’asseoir et, tout en maintenant le ballon, actionner le détendeur de la bouteille d’hydrogène, le regarder se gonfler et monter droit dans le ciel. Il avait appris à lâcher le câble de guidage rapidement pour ne pas être soulevé de terre, et à mettre des gants pour ne pas avoir la paume des mains arrachée. Il lâchait donc prise, reprenait son équilibre et regardait le point rond et rouge filer dans le vent jusqu’à n’être plus qu’une tête d’épingle qu’il perdait bientôt de vue. Ce qui arrivait en règle générale vers 1 000 mètres, tout dépendait de la qualité de l’air. Une fois, il avait disparu dès 479 mètres, une autre fois il l’avait suivi jusqu’à 1 352 mètres, mais la journée était vraiment exceptionnellement claire. Une fois la sonde lancée, il déchiffrait une partie des données sur son bloc-poignet en se prélassant au soleil avec l’impression qu’un petit bout de lui-même montait dans l’espace. C’était fou le genre de chose dont le bonheur était fait.
Les cerfs-volants étaient tout aussi jolis. Un peu plus compliqués à manier que les ballons, mais ils lui procuraient un plaisir particulier en automne, quand les vents dominants soufflaient avec force et régularité. Il montait sur la falaise, à l’ouest, et courait dans le vent pour faire décoller un grand cerf-volant cellulaire orange, agité de mouvements saccadés. Le cerf-volant parvenu à une certaine altitude, les courants aériens étaient plus réguliers et l’engin se stabilisait. Sax dévidait alors le câble et percevait les sautes du vent comme de subtils frémissements dans ses bras. Ou bien il enfonçait un bâton avec un dérouleur dans une faille, définissait la tension et regardait le cerf-volant monter, monter, monter puis disparaître. Le câble était presque invisible. Il s’échappait du dévidoir avec un vrombissement, et s’il le tenait à ce moment-là, les fluctuations du vent se communiquaient à lui comme une sorte de musique. Le cerf-volant pouvait rester en l’air des semaines d’affilée, hors de vue, ou, s’il était assez bas, à peine visible dans le ciel comme un point minuscule qui transmettait continuellement des données. Un objet carré était visible de plus loin qu’un objet rond de même dimension. L’esprit était un drôle d’animal.
Michel appela pour parler de tout et de rien. C’était le genre de conversation qui posait le plus de problèmes à Sax. Michel regardait vers le bas et à droite, et il pensait manifestement à autre chose en parlant. Il n’avait pas l’air heureux. Sax devait prendre l’initiative d’une façon ou d’une autre.
— Viens faire un tour avec moi, répéta Sax. Tu devrais vraiment venir, je t’assure. (Comment pouvait-on dire ça de façon plus convaincante ?) Je pense vraiment que tu devrais venir. (Effectuer des rapprochements.) Da Vinci ressemble à la côte ouest de l’Irlande. Le bout de l’Europe. Une grande falaise verte dressée sur une immensité d’eau.