Выбрать главу

Michel hocha la tête d’un air indécis.

Mais, quelques semaines plus tard, il était là, dans un couloir de Da Vinci.

— J’ai eu envie de voir le bout de l’Europe.

— Brave bonhomme.

Ils partirent donc pour une promenade qui prendrait la journée. Sax l’emmena vers les falaises de Shalbatana, à l’ouest, puis ils continuèrent à pied vers Simshal Point, au nord. C’était un tel plaisir d’être en compagnie de son vieil ami dans cet endroit magnifique. Revoir n’importe lequel des Cent Premiers rompait agréablement la routine. C’était un événement rare et précieux. Les semaines passaient dans leur ronde confortable, puis tout à coup l’un des membres de la vieille famille apparaissait, et c’était comme de rentrer chez soi sans pour autant avoir de chez-soi. Il devrait peut-être s’installer à Sabishii ou Odessa, un jour, afin de pouvoir éprouver plus souvent ce merveilleux sentiment.

Aucune compagnie ne lui était plus agréable que celle de Michel. Mais ce jour-là il restait à la traîne, l’air ailleurs, perturbé. Sax se demanda ce qu’il pouvait faire pour lui. Michel l’avait tellement aidé au cours des longs mois où il avait redécouvert la parole. Il lui avait réappris à penser, à tout voir différemment. Il aurait aimé pouvoir lui rendre ce cadeau, même en partie seulement.

Mais pour ça, il fallait qu’il lui dise quelque chose. Aussi, quand ils s’arrêtèrent pour préparer le cerf-volant, Sax tendit le dévidoir à Michel.

— Tiens, dit-il. Je vais arranger le cerf-volant. Tu vas le lancer. Comme ça, dans le vent.

Il tint le grand cerf-volant à caissons pendant que Michel s’éloignait sur les monticules couverts d’herbe puis, quand le câble fut tendu, Sax lâcha le cerf-volant tandis que Michel commençait à courir. Le cerf-volant prit le vent et monta, monta, monta toujours plus haut.

Michel revint avec un grand sourire.

— Tiens, touche le câble. On sent le vent.

— C’est vrai, fit Sax. On le sent.

La ligne presque invisible vibrait entre ses doigts.

Ils s’assirent, ouvrirent le panier d’osier de Sax et en sortirent le pique-nique qu’il avait apporté. Michel redevint silencieux.

— Il y a quelque chose qui ne va pas ? risqua Sax pendant qu’ils mangeaient.

Michel agita un bout de pain, avala ce qu’il avait dans la bouche.

— Je voudrais retourner en Provence.

— Pour toujours ? demanda Sax, choqué.

— Pas forcément, répondit Michel en fronçant les sourcils. Pour voir. Je commençais juste à me sentir bien quand nous avons dû repartir, la dernière fois.

— Il fait lourd, sur Terre.

— C’est vrai. Mais je m’y suis très bien fait.

— Hum.

Sax n’avait pas apprécié le retour à la gravité terrestre. L’évolution avait adapté leur corps à une certaine pesanteur, et il était vrai que de vivre par 0,38 g posait toutes sortes de problèmes médicaux. Mais il était tellement habitué à la gravité martienne, maintenant, qu’il n’y faisait même plus attention. Et quand il y pensait, c’était pour se dire qu’il trouvait ça bien agréable.

— Sans Maya ? demanda-t-il.

— Bien obligé. Elle ne veut pas y retourner. Elle dit qu’elle ira un jour, mais elle remet toujours ça à plus tard. Elle travaille pour la banque de crédit coop de Sabishii, et elle se croit indispensable. Non, je ne suis pas juste. C’est plutôt qu’elle ne veut rien rater ici.

— Tu ne pourrais pas transformer l’endroit où tu vis en une sorte de Provence ? Planter une oliveraie ?

— Ce ne serait pas pareil.

— Non, mais…

Sax ne savait que dire. La Terre ne lui manquait absolument pas. Quant à la vie avec Maya, il avait autant de mal à l’envisager que l’existence dans un tambour de machine à laver. Ça devait faire à peu près le même effet. D’où peut-être le besoin de solidité qu’éprouvait Michel, son désir de sentir la Terre sous ses pieds.

— Alors il faut y aller, répondit Sax. Attends quand même un tout petit peu. S’ils mettent au point ces moteurs à fusion puisée et s’ils en équipent les vaisseaux spatiaux, tu y seras en moins de deux.

— Ça risque de poser des problèmes avec la gravité terrestre. Je pense que tous ces mois de voyage ne sont pas de trop pour s’y préparer.

Sax acquiesça.

— Ce qu’il te faudrait, c’est une sorte d’exosquelette dans lequel tu te sentirais soutenu, comme sous une faible gravité. Ces nouvelles tenues d’homme-oiseau dont on parle doivent ressembler un peu à ça, sinon on ne pourrait pas maintenir les ailes en position.

— Une carapace articulée en fibre de carbone, répondit Michel avec un sourire. Une carapace flottante.

— Oui. Marcher avec une chose de ce genre ne devrait pas être trop contraignant.

— Alors, si je te suis bien, nous commençons par nous installer sur Mars où nous devons porter des scaphandres pendant cent ans, puis quand nous avons assez évolué pour pouvoir rester assis ici, en plein air, et n’éprouver qu’une agréable impression de fraîcheur, nous retournons sur Terre où nous devons de nouveau porter des scaphandres pendant un siècle.

— Ou pour toujours, fit Sax. Exactement.

Michel éclata de rire.

— Eh bien, si c’est comme ça, je vais peut-être y aller. Un jour, ajouta-t-il en secouant la tête, nous pourrons vivre comme nous voulons, hein ?

Le soleil se trouvait au-dessus d’eux. Le vent caressait la pointe des herbes, et chacune était un éclair éblouissant. Michel parla de Maya pendant un moment, d’abord pour râler, puis pour lui trouver des excuses, enfin pour énumérer les qualités qui la rendaient irremplaçable et faisaient d’elle la lumière de sa vie. Sax hochait dûment la tête à chaque déclaration, quand bien même elle contredisait chacune des précédentes. Il avait l’impression d’écouter un drogué. Enfin, les gens étaient comme ça ; et il n’était pas à l’abri de ce genre de contradictions.

Un ange passa.

— Comment crois-tu qu’Ann voit ce genre de paysage, maintenant ? demanda enfin Sax.

Michel haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Il y a des années que je ne l’ai vue.

— Elle n’a pas suivi le traitement de plasticité du cerveau.

— Non. Elle a la tête dure, hein ? Elle veut rester elle-même. Mais dans ce monde, j’ai bien peur que…

Sax opina du chef. Si on considérait tous les signes de vie du paysage comme une contamination, comme une horrible moisissure qui infectait la pure beauté du monde minéral, alors même le bleu de l’oxygène du ciel passerait pour une souillure. Il y avait de quoi devenir fou. C’est aussi ce que pensait Michel :

— J’ai peur qu’elle ne retrouve jamais la raison. Ou pas complètement.

— Je vois ce que tu veux dire.

D’un autre côté, qu’est-ce qui leur permettait d’affirmer une chose pareille ? Michel était-il fou parce qu’il était obsédé par une région située sur une autre planète, ou amoureux d’une personne relativement compliquée ? Sax était-il fou parce qu’il avait du mal à parler et à effectuer certaines opérations mentales, par suite d’une attaque et d’un traitement expérimental ? En tout cas, il n’en avait pas l’impression. Mais Desmond avait beau dire, il était fermement convaincu qu’Hiroko l’avait sauvé d’une tempête de neige. Et quant à cela, on pouvait y voir, disons, des événements purement mentaux qui semblaient avoir une réalité externe. Ce qui passait souvent pour un symptôme de folie, si Sax avait bonne mémoire.