Trois cents marches plus bas – il les avait comptées –, il arriva au fond du canyon dans l’heure précédant le coucher du soleil. Le ciel était réduit à une bande de velours violet, tout là-haut, entre les parois sombres. Il n’y avait pas de piste sur le sable plongé dans l’ombre, et il dut bien regarder où il mettait les pieds entre les pierres et les plantes, sans se laisser distraire par les fleurs éclatantes perchées sur les cactées en forme de tonneau, aussi brillantes que le ciel. Son corps brillait lui aussi dans la fin de cette journée passée à courir, il allait enfin assouvir la faim qui le rongeait de l’intérieur, l’affaiblissait plus désagréablement à chaque instant.
Il s’engagea dans l’escalier de la paroi ouest et le gravit en rétrogradant quelque peu, mais de la même allure régulière, tournant tantôt à gauche, tantôt à droite, au gré de la route en épingle à cheveux, admirant l’élégance avec laquelle la piste était intégrée au réseau de failles de la falaise, abritée du côté du vide par un muret de roche qui lui arrivait à la taille, sauf pendant l’ascension d’un passage dénudé, lisse comme le dos de la main, qui avait obligé les bâtisseurs à river à coups de boulons une échelle de magnésium massif. Il la gravit à toute allure, à croire que ses quadriceps s’étaient mués en élastiques géants. Il était fatigué.
Sur une plinthe, à gauche de l’escalier, était ménagée une étendue plate d’où on avait une vue en enfilade sur le long et étroit canyon en dessous. Il s’assit sur une pierre aussi accueillante qu’un fauteuil. Il y avait du vent. Il déploya le champignon transparent de sa petite tente dans le crépuscule et chercha de quoi manger dans son paquetage. Il en tira un sac de couchage, une lampe et un lutrin patinés par des années de bons et loyaux services et aussi légers qu’une plume. Tout compris, son nécessaire de survie pesait moins de trois kilos. Et chaque chose était là, à sa place – le réchaud, la nourriture et la gourde.
Le crépuscule passa avec une majesté himalayenne tandis qu’il se préparait une soupe lyophilisée, assis sur son sac de couchage, adossé à la paroi transparente de la tente, tout à la volupté de reposer ses muscles las. Encore une belle journée.
Il dormit mal cette nuit-là, se leva en frissonnant dans le vent froid qui précédait l’aurore, remballa ses affaires en vitesse et repartit en courant vers l’ouest. Il sortit du chaos d’Aromatum et arriva à la baie de Ganges. Il continua à courir, l’étendue bleu sombre de la mer sur sa gauche. Les longues plages étaient adossées à de larges dunes de sable, couvertes par une herbe courte sur laquelle il était facile de courir. Nirgal suivait son rythme en regardant tantôt la mer, tantôt les forêts de la taïga à sa droite. Des millions d’arbres avaient été plantés le long de cette côte afin de stabiliser le sol et d’éviter les tempêtes de sable. La grande forêt d’Ophir était l’une des régions les moins peuplées de Mars. Rares étaient ceux qui y étaient allés au cours des premières années de son existence, et personne n’y avait jamais implanté de ville. Les épais dépôts de poussières et de fines ne facilitaient pas les voyages. Maintenant, ces dépôts étaient un peu fixés par la forêt, mais les cours d’eau étaient bordés par des marécages et des sables mouvants, et les bancs de lœss non stabilisé provoquaient des ruptures dans les frondaisons. Nirgal restait à la lisière de la forêt et de la mer, sur les dunes ou entre les plus petits arbres. Il franchit l’embouchure de plusieurs rivières. Il passa la nuit sur la plage et s’endormit bercé par le bruit du ressac.
Le lendemain, à l’aube, il suivit la piste sous le dais de feuilles vertes, la côte s’étant arrêtée au barrage de Ganges Chasma. La lumière était crépusculaire et fraîche. À cette heure du jour, toute chose ressemblait à l’ombre d’elle-même. Des pistes à peine esquissées gravissaient les collines, sur sa gauche. La forêt, à cet endroit, était surtout composée d’arbres à feuilles persistantes : de grands séquoias, des pins et des genévriers. Le sol était couvert d’aiguilles sèches. Dans les endroits humides, des fougères crevaient le tapis brun, ponctuant de leurs fractales archaïques le sol tavelé de soleil. Un torrent serpentait entre des îles étroites, couvertes d’herbe. On n’y voyait pas à plus de cent mètres. Les couleurs dominantes étaient le vert et le brun, parfois tachés de rouge par l’écorce velue des séquoias. Des puits de lumière dansaient sur le sol de la forêt, pareils à des êtres vivants filiformes. Nirgal courait comme en état d’hypnose, coupant ces pinceaux de lumière. Il traversa, en sautant de pierre en pierre, un ruisseau peu profond qui murmurait dans une clairière couverte de fougères. Il eut l’impression de traverser une pièce d’où seraient partis des couloirs menant à des pièces similaires en amont et en aval. Une petite cascade gargouillait à sa gauche.
Il s’arrêta pour boire et, en se redressant, il vit une marmotte qui se dandinait sur la mousse, sous la chute d’eau. Il eut un pincement au cœur. La marmotte but, se lava les pattes et le museau. Elle ne vit pas Nirgal.
Puis les feuilles s’agitèrent. La marmotte tenta de fuir, mais il y eut un frémissement de fourrure tachetée et de dents blanches. Un gros lynx lui avait enserré la gorge entre ses puissantes mâchoires. Il la secoua impitoyablement et l’écrasa sous une de ses grosses pattes.
Nirgal avait sursauté à l’instant de l’attaque, et le lynx regarda dans sa direction comme s’il venait seulement de prendre conscience de son mouvement. Les yeux de l’animal étincelaient dans la pénombre, il avait du sang sur les babines. Nirgal frémit. Le félin le repéra, croisa son regard. Nirgal le vit courir, bondir sur lui, ses dents acérées brillant dans la maigre lumière…
Et puis non. Il disparut avec sa proie, ne laissant derrière lui qu’une fougère frémissante.
Nirgal maintint l’allure. Il régnait sous les arbres une pénombre que les nuages seuls ne pouvaient expliquer. Une pénombre maligne. Il devait se concentrer pour ne pas perdre la piste. Des éclairs de lumière trouaient l’obscurité, le blanc perçant le vert. Le chasseur et le chassé. Des mares bordées de glace dans l’ombre. La mousse sur l’écorce. Du coin de l’œil, il voyait là le dessin des fougères, ici un tas de pommes de pin, ou une plaque de sables mouvants. La journée était fraîche, la nuit serait glaciale.
Il courut toute la journée, son paquetage tressautant dans son dos. Il n’avait presque plus rien à manger. Il avait hâte d’atteindre sa cachette suivante. Il lui arrivait, quand il courait, de ne prendre que quelques poignées de céréales et de se nourrir de ce qu’il trouvait en chemin, ramassant des pignons de pin, péchant. Il consacrait alors la moitié de son temps à chercher sa pitance, et on ne trouvait pas grand-chose. Quand les poissons mordaient, un lac était une providence. Les gens des lacs… Mais pour cette course, il avait prévu d’aller ventre à terre d’une cache à l’autre. Il ingérait sept ou huit mille calories par jour, et il mourait encore de faim tous les soirs. Aussi lorsqu’il découvrit, en arrivant au petit arroyo où il avait constitué une réserve, qu’il y avait eu un glissement de terrain, que la paroi s’était effondrée sur ses provisions, il poussa un cri de désespoir et de colère. Il fouilla un moment dans les roches éboulées. Ce n’était pas un effondrement très important, mais il avait déplacé plusieurs tonnes de terrain. Rien à faire. Il devrait courir de toutes ses forces jusqu’à sa cache suivante, et le ventre vide. Il repartit sans perdre de temps.