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Lorsqu’il fut en sûreté au fond du ravin, il leva les yeux sur la forêt qu’il avait à peine vue d’en haut : de grands pins et des épicéas dressés sur un tapis de neige jonché d’aiguilles et, en amont, vers le sud, les troncs formidables, à nuls autres pareils, de séquoias géants, si gigantesques que le ravin semblait soudain peu profond, bien que la descente lui ait pris un long moment. C’étaient ces arbres qui dépassaient du canyon : des séquoias de deux cents mètres de haut, œuvres du génie génétique, dressés comme de grands saints silencieux, chacun embrassant dans ses branches ses enfants, les pins et les épicéas, les plaques de neige et les flaques d’aiguilles brunes.

Les antilopes avaient trotté vers le sud du canyon, dans cette forêt primitive. Avec de joyeux ululements, les chasseurs les suivirent entre les troncs immenses. À côté des cylindres massifs d’écorce rouge, lacérée, tout le reste paraissait minuscule. Ils couraient, pareils à de petits animaux, des souris, sur le sol neigeux, dans la lumière déclinante. Nirgal haletait, la tête vide. La peau de son dos, de ses flancs, le picotait, il se ressentait encore de la décharge d’adrénaline consécutive à la descente du ravin. Il était évident qu’ils ne rattraperaient jamais les antilopes, il ne comprenait pas ce qu’ils faisaient. Il suivait pourtant les chasseurs entre les arbres stupéfiants. Les suivre, il n’en demandait pas plus.

Puis les séquoias s’espacèrent, comme à la limite d’un îlot de gratte-ciel, et il n’en resta plus que quelques-uns. Nirgal s’arrêta net : entre les troncs de ces derniers monstres, après une étroite clairière, le canyon était fermé par un mur d’eau. Un mur impalpable, cristallin, occupait tout le fond du canyon, masse lisse, transparente, dressée au-dessus d’eux.

Le bassin de retenue. On construisait depuis peu des barrages de feuilles transparentes, des résilles de diamant scellées dans des fondations de béton. Nirgal voyait l’épais socle blanc courant sur le fond du canyon, entre les deux falaises.

La masse d’eau les dominait majestueusement, pareille à la paroi d’un gigantesque aquarium. Des algues flottaient dans la boue claire du fond. Des poissons d’argent aussi gros que les antilopes voletaient d’une paroi à l’autre, puis repartaient dans les profondeurs obscures, mouvantes.

Les trois antilopes allaient et venaient nerveusement devant cette barrière, la biche et le faon suivant les évolutions du mâle. Comme les chasseurs se refermaient sur eux, l’étalon fit soudain un bond en avant et, d’une poussée de tout le corps, donna un violent coup de tête sur le barrage – thwack ! firent ses cornes, comme des couteaux en os. Nirgal et les chasseurs se figèrent, horrifiés par cette manœuvre farouche, désespérée, presque humaine. L’étalon rebondit, étourdi, se retourna et fonça sur eux. Des bolas tournoyèrent. La corde s’enroula autour de ses pattes, juste au-dessus du genou. Il bascula vers l’avant, s’écrasa au sol. Certains des chasseurs se précipitèrent sur lui, d’autres abattirent la biche et le faon sous une volée de pierres et de lances. Un cri strident retentit, aussitôt interrompu. Nirgal vit une dague d’obsidienne trancher la gorge du faon, le sang jaillir sur le sable, devant le barrage. Les gros poissons filaient comme l’éclair, au-dessus d’eux, les regardaient.

La femme à l’écharpe verte était invisible. Un chasseur vêtu en tout et pour tout de colliers lança la tête en arrière et poussa un hurlement, rompant l’étrange silence dans lequel s’effectuait cette tâche. Il se mit à danser sur place, puis courut vers le mur transparent du barrage et y jeta sa lance. Le javelot rebondit. Le chasseur exultant courut vers la dure membrane transparente et y flanqua un coup de poing.

Une femme aux mains ensanglantées tourna la tête et lui jeta un coup d’œil méprisant.

— Cesse de faire l’idiot, lança-t-elle.

— Ne t’inquiète pas, répliqua l’homme en riant. Ces barrages sont cent fois plus solides que nécessaire.

La femme secoua la tête d’un air écœuré.

— Je trouve stupide de défier le sort, dit-elle.

— C’est stupéfiant de voir le genre de superstitions qui peuvent survivre dans certains esprits timorés.

— Tu n’es qu’un imbécile, rétorqua la femme. La chance est aussi réelle que n’importe quoi.

— La chance ! Le sort ! Ka !

L’homme récupéra sa lance, courut vers le barrage et la lança à nouveau. Elle ricocha, manquant le heurter, et il éclata d’un rire dément.

— Quel coup de bol ! La chance sourit aux audacieux, pas vrai ?

— Un peu de respect, espèce de trou du cul !

— Du respect pour ce mâle, alors. Se jeter sur le mur comme ça…

L’homme partit d’un rire rauque.

Les autres dépeçaient les animaux sans prendre garde à leur conversation.

— Merci beaucoup, ô frère. Merci beaucoup, ô sœur.

Nirgal les regardait, les mains tremblantes. L’odeur du sang le faisait saliver. Les viscères fumaient dans l’air froid. Des perches de magnésium télescopiques sortirent des sacs de ceinture et les antilopes décapitées y furent attachées par les pattes. Les chasseurs prirent les tiges par les bouts et les soulevèrent.

— Tu ferais bien de nous aider à les porter si tu veux en manger ! cria la femme aux mains ensanglantées à l’intention du lanceur de javelot.

— Va te faire foutre !

Mais il se mit néanmoins en tête de ceux qui transportaient le mâle.

— Viens, fit la femme à Nirgal.

Et ils repartirent à vive allure vers l’ouest, sur le fond du canyon, entre le grand mur d’eau et les derniers séquoias. Nirgal les suivit, affamé.

La paroi ouest du canyon était ornée de pétroglyphes à peine visibles dans le crépuscule : des animaux, des lingams, des yonis, des empreintes de main, des comètes et des vaisseaux spatiaux, des dessins géométriques, Kokopelli, le joueur de flûte bossu. Un escalier était taillé dans la paroi, une piste en épingle à cheveux qui épousait les anfractuosités de la roche. Nirgal retrouva le rythme de l’escalade, son estomac le dévorant de l’intérieur. Il avait la tête qui tournait. Une antilope noire apparut sur la roche à côté de lui.

Quelques séquoias géants isolés se dressaient au bord du canyon, tout en haut. Quand ils arrivèrent au sommet, dans les derniers rayons du soleil, il vit que ces arbres formaient un cercle, neuf arbres pareils à de gigantesques monolithes de bois entourant une immense fosse à feu.

Le groupe entra dans le cercle, alluma le feu et débita les antilopes, coupant de grosses tranches dans les cuissots. Nirgal les regarda en salivant, les jambes tremblantes. Il déglutissait en humant les effluves qui s’élevaient dans la fumée, vers les premières étoiles. Les flammes dansaient dans l’obscure clarté du crépuscule, changeant le cercle d’arbres en une nef vacillante, à ciel ouvert. La lumière qui palpitait sur les aiguilles des séquoias rappelait la circulation du sang dans les capillaires. Des escaliers de bois montaient en spirale autour du tronc de certains arbres, se perdaient dans les branches. Tout en haut, des lampes s’allumèrent, des voix se firent entendre, alouettes dans les étoiles.

Trois ou quatre chasseurs lui offrirent des galettes d’avoine, puis une liqueur forte dans des jarres en argile. Ils lui dirent qu’ils avaient trouvé ce Stonehenge de bois quelques années auparavant.