— Qu’est-il arrivé à la… la femme qui menait la chasse ? demanda Nirgal en la cherchant du regard.
— Oh, la diane ne peut dormir avec nous ce soir.
— D’ailleurs, elle a tout foutu en l’air. Elle n’a pas le cœur à ça.
— Sûr que non. Vous connaissez Zo, elle a toujours un prétexte.
Ils rirent, se rapprochèrent du feu. Une femme tira un steak charbonneux des braises, l’agita au bout de son bâton pour le refroidir.
— Je vais te manger, petite sœur, dit-elle avant de mordre dans la viande.
Nirgal s’engloutit dans la chaleur humide de la chair, dévorant à belles dents, la tête vide, le corps vibrant. Manger ! Manger !
Le second morceau, il le savoura davantage, en regardant les autres. Il commençait à être rassasié. Il se rappela comment ils avaient dévalé le ravin, s’émerveilla de ce que le corps était capable de faire dans certaines situations. C’était une expérience de désincarnation, ou plutôt une expérience si profonde qu’elle était proche de l’inconscience, une plongée dans le cervelet, sans doute, dans ce cerveau reptilien qui savait comment faire les choses. Un état de grâce.
Une branche résineuse cracha une gerbe d’étincelles. Sa vue ne s’était pas encore accoutumée, les choses floues bondissaient, pleines d’images résiduelles. Le lanceur de javelot et un autre homme s’approchèrent de lui en riant, lui pressèrent une outre de peau contre les lèvres.
— Tiens, frère, bois ça, dirent-ils, et une boisson laiteuse, amère, lui coula dans la bouche. Prends un peu de frère blanc.
Un groupe ramassa des pierres et commença à les heurter selon des rythmes différents unissant les graves et les aigus. Les autres se mirent à danser autour du feu, en hurlant, en chantant ou en fredonnant : « Auqakuh, Quahira, Harmakhis, Kasei. Auqakuh, Mangala, Ma’adim, Bahram. » Nirgal dansa avec eux, toute fatigue évanouie. La nuit était froide, mais on pouvait s’approcher ou s’éloigner du feu, le sentir rayonner sur sa peau nue, glacée, retourner dans le froid. Quand tout le monde fut en sueur, ils repartirent en titubant dans la nuit vers le canyon, le long de la falaise, au sud. Une main se referma sur le bras de Nirgal, et il eut l’impression que la diane était revenue, qu’elle était là, à côté de lui, claire dans l’obscurité, mais il faisait trop noir, il n’y voyait rien. Puis ils se précipitèrent dans l’eau glaciale du réservoir, s’enfoncèrent dans le sable et la vase qui leur arrivaient à la taille, d’un froid à figer le sang. Il se releva, regagna la berge en s’ébrouant, tous les sens frémissants, hoquetant, riant, mais une main lui prit la cheville et il retomba à plat ventre dans l’eau, hilare. Dans l’eau noire, glacée, des orteils se heurtèrent : « Aïe ! aïe ! » Ils regagnèrent le cercle des grands arbres, se remirent à danser, ruisselants, les bras tendus vers la chaleur du feu, étreignant son rayonnement, leurs corps rougeoyant à la lueur des flammes, bondissant au rythme des percussions, les aiguilles des séquoias jetant des éclairs entre les étoiles tournoyantes.
Quand ils se furent réchauffés et que le feu mourut, ils le menèrent vers un escalier qui grimpait dans l’un des séquoias. Dans les grosses branches du haut étaient nichées de petites plates-formes à ciel ouvert, entourées de parois basses. Le plancher oscillait légèrement sous ses pas, au gré d’une brise fraîche qui éveilla un chœur de voix aériennes, profondes, dans les frondaisons. Nirgal resta seul sur ce qui lui parut être l’une des plus hautes plates-formes. Il déroula son sac de couchage, s’allongea et s’endormit rapidement, bercé par le chant du vent dans les aiguilles des séquoias.
3
Il se réveilla en sursaut, peu avant l’aube. Il s’adossa au muret de sa plate-forme, surpris que toute la soirée n’eût point été qu’un rêve, et regarda par-dessus le bord. Le sol était très, très loin en bas. Il eut d’abord l’impression d’être dans le nid-de-pie d’un gigantesque bateau, puis dans sa chambre de bambou, à Zygote, mais tout, ici, était infiniment plus vaste : le dôme étoilé du ciel, l’horizon distant, déchiqueté. Le sol, en bas, était une couverture noire, froissée, sur laquelle était brodé un filigrane d’argent : l’eau du réservoir.
Il descendit l’escalier. Quatre cents marches. L’arbre faisait peut-être cent cinquante mètres de hauteur, et se dressait au bord d’un canyon tout aussi profond. Il alla regarder le ravin dans lequel ils avaient essayé de précipiter l’antilope, vit la paroi qu’ils avaient dévalée, le barrage de cristal, l’énorme retenue d’eau.
Il retourna au cercle d’arbres. Quelques-uns des chasseurs étaient levés et ranimaient le feu en frissonnant dans le petit jour glacial. Nirgal leur demanda s’ils se rendaient quelque part aujourd’hui. En effet. Ils allaient vers le golfe de Chryse, au nord, en traversant le chaos de Juventa. Après, ils ne savaient pas.
Nirgal demanda s’il pouvait les accompagner un moment. Ils eurent l’air surpris. Le regardèrent, se regardèrent, parlèrent entre eux dans une langue qu’il ne reconnut pas. Nirgal se demanda pourquoi il leur avait posé cette question. Il voulait revoir la diane, oui. Mais il y avait autre chose. Jamais son lung-gom-pa n’avait ressemblé à cette dernière demi-heure de chasse. Évidemment, l’expérience s’était déroulée dans un contexte particulier, il y avait la faim, l’épuisement, mais ce n’était pas tout. Le sol enneigé de la forêt, la poursuite entre les arbres primitifs, la descente dans le ravin, la scène sous le barrage…
Les hommes le regardèrent à nouveau en hochant la tête. Il pouvait venir avec eux.
Toute la journée ils remontèrent vers le nord, en suivant un itinéraire compliqué à travers le chaos de Juventa. Le soir, ils arrivèrent, par une route de montagne, à une petite mesa au sommet couvert de pommiers. Les arbres avaient été taillés en forme de verre à cocktail, et de nouvelles pousses droites montaient des branches anciennes, convulsées. Ils passèrent l’après-midi à dresser des échelles sur les arbres, à supprimer les pousses et à cueillir de petites pommes lisses, dures, aigrelettes.
Au centre du verger se trouvait une structure ronde, ouverte à tous les vents : une maison-disque, lui dirent-ils. Nirgal en admira la conception. Elle était posée sur une dalle ronde de ciment, poli comme du marbre. Le toit rond reposait sur deux cloisons intérieures en forme de T : un diamètre et un rayon. Le demi-cercle servait d’espace à vivre et de cuisine. Les quartiers étaient réservés aux chambres et à la salle de bains. La maison, à présent ouverte, pouvait être fermée lorsqu’il faisait mauvais, en tirant tout autour une bâche transparente.
Il y avait des maisons-disques partout sur Lunae, dit à Nirgal la femme qui avait dépecé l’antilope. Plusieurs groupes utilisaient les mêmes, s’occupant du verger quand ils passaient par là. Ils faisaient partie d’une coop assez souple, qui menait une vie nomade, vivant de chasse, de cueillette, cultivant le sol. Ils préparaient à présent de la compote avec les petites pommes afin de les conserver. D’autres rôtissaient des tranches d’antilope sur le feu, au-dehors, ou travaillaient dans un fumoir.
Ils se levèrent à l’aube et s’attardèrent un moment autour du feu à bavarder en buvant du café et du kava, en reprisant des vêtements et en s’affairant dans la maison-disque. Puis, ils réunirent leurs maigres biens, éteignirent le feu et repartirent. Tout le monde portait un paquetage sur le dos ou à la taille, mais la plupart voyageaient aussi léger que Nirgal sinon plus, avec pour tout bagage un mince sac de couchage et un peu de nourriture. Quelques-uns avaient une lance, un arc ou un carquois passé sur une épaule. Ils marchèrent à vive allure pendant toute la matinée, se divisant en petits groupes pour ramasser des pignes, des glands, des oignons et du maïs sauvage, ou pour chasser la marmotte, le lapin, la grenouille, parfois une plus grosse bête. C’étaient des gens minces, aux côtes et aux pommettes saillantes. Une femme lui dit qu’ils aimaient ne jamais manger tout à fait à leur faim. Les mets n’en paraissaient que meilleurs. Et, de fait, chaque soir de cette marche forcée, Nirgal engloutissait sa nourriture comme lorsqu’il courait, tremblant et affamé ; et tout avait un goût d’ambroisie. Ils parcouraient d’énormes distances tous les jours, pendant leurs grandes chasses ils traversaient souvent des zones où courir eût été désastreux tant elles étaient accidentées, et il leur fallait parfois cinq ou six jours pour se retrouver à la maison-disque suivante. Comme Nirgal ignorait leur emplacement, il devait rester près de l’un ou l’autre des chasseurs. Un jour, ils lui demandèrent d’aider les quatre enfants du groupe à traverser le sol piqueté de cratères de Lunae Planum. Chaque fois qu’ils eurent un choix à faire, ce furent les enfants qui lui dirent quel chemin prendre, et ils arrivèrent les premiers à la maison-disque. Les enfants adorèrent ça. Le groupe les consultait souvent sur le moment où ils devaient repartir.