Certains filèrent droit vers ce que la dépeceuse appelait leur hôtel habituel, pour dormir ou vomir. Les autres s’affalèrent sur l’herbe d’un parc où on donnait Phyllis Boyle, un opéra de Tyndall. Après la représentation, on danserait.
Nirgal, qui avait opté pour le parc et l’opéra, fut fasciné – comment ne pas l’être ? – par la virtuosité des chanteurs, la beauté sublime de l’orchestration que Tyndall était seule à manier de la sorte. Après la représentation, certains avaient suffisamment digéré leur festin pour danser, et Nirgal se joignit à eux. Au bout d’une heure, il se mêla à l’orchestre, ainsi que plusieurs membres de l’assistance, et il joua des percussions jusqu’à ce que tout son corps vibre comme le magnésium des timbales.
Il avait tout de même trop mangé, et quand certains membres du groupe regagnèrent leur hôtel, il les suivit. En les voyant, des gens dirent : « Regarde les farouches », ou quelque chose dans ce goût-là. Le lanceur de javelot poussa un hurlement et se jeta sur eux, aussitôt imité par quelques-uns des jeunes chasseurs. Ils bousculèrent les passants, les collèrent contre un mur et les injurièrent copieusement.
— Tenez votre langue ou on vous la fait bouffer, sacs à merde ! beugla joyeusement le lanceur de javelot. Espèces de rats d’égouts, bande de camés, somnambules, putains de vers de terre ! Vous croyez pouvoir comprendre ce qu’on vit en vous shootant ? On va vous botter le cul, vous allez voir si ça vous fait des sensations ! Vous allez voir !
— Allons, allons, du calme ! fit Nirgal en l’entraînant.
Les passants rendirent alors coup pour coup en gueulant, et ils n’avaient pas trop bu, eux, et ils ne faisaient pas ça pour rire. Les jeunes chasseurs durent battre en retraite, puis se laissèrent entraîner par Nirgal quand les gens s’estimèrent satisfaits de les avoir mis en fuite. Ils s’éloignèrent en chancelant sans cesser de proférer des invectives, en massant leurs plaies et leurs bosses, riant et reniflant, gonflés à bloc.
— Bougre d’endormis, empaquetés de première ! On va vous botter le cul, vous allez voir ! On va vous faire sortir de vos maisons de poupées à coups de pompe dans le train et vous jeter à la baille ! Foutus connards de moutons, va !
Nirgal les fit avancer à grand renfort de taloches, en gloussant malgré lui. Ils étaient ivres, ils déliraient, et il ne valait pas beaucoup mieux lui-même. En arrivant à leur hôtel, il repéra la dépeceuse dans le bar, de l’autre côté de la rue, et la rejoignit avec sa bande de durs. Il resta un long moment assis à les regarder, en faisant rouler son cognac sur sa langue. Les passants les avaient appelés farouches. La dépeceuse le lorgnait, l’air de se demander ce qu’il pensait. Beaucoup plus tard, il se leva péniblement et suivit les autres en titubant. Ils traversèrent la rue en chantant à tue-tête Swing Low, Sweet Chariot. Les étoiles montaient et descendaient sur l’eau d’obsidienne du fjord Kasei. L’esprit et le corps comblés de sensations. Une douce fatigue, un état de grâce.
4
Le lendemain matin, ils se levèrent tard, avec une gueule de bois carabinée. Ils traînèrent un moment dans leur dortoir, à boire du kavajava à petites lampées. Puis ils descendirent et, tout en déclarant haut et fort ne rien pouvoir avaler, ils engloutirent un petit déjeuner monumental. Entre deux bouchées, ils décidèrent d’aller voler. Les vents qui soufflaient dans le fjord Kasei étaient parmi les plus puissants de la planète, et les adeptes des sports aériens venaient à Nilokeras pour en profiter. Bien entendu, un hurlevent pouvait se mettre subitement à souffler et priver tout le monde d’amusement, hormis les amateurs d’émotions fortes, mais les vents étaient en général d’une force idéale.
Le camp de base des hommes-oiseaux était une île-cratère appelée Santorini. Après le petit déjeuner, le groupe descendit sur les quais et prit un ferry. Une demi-heure plus tard, ils débarquaient sur la petite île en forme de croissant et suivaient les autres passagers vers l’aire de vol.
Nirgal n’avait pas volé depuis des années, et c’est avec une joie immense qu’il se sangla dans la nacelle d’une bulle volante, monta le long du mât, se laissa éjecter et emporter par les courants ascendants qui soufflaient le long de la paroi intérieure, abrupte, de Santorini. En s’élevant, il constata que la plupart des hommes volants portaient des combinaisons munies de larges ailes dans lesquelles ils ressemblaient à des renards volants ou à des hybrides mythiques, sortes de pégases ou de griffons. Il y avait des hommes-oiseaux de toutes les espèces : des albatros, des aigles, des martinets, des vautours. L’individu était gainé dans un exosquelette qui répondait à ses sollicitations, conservait les positions qu’il lui imprimait et effectuait certains mouvements en les amplifiant, de sorte que des muscles humains suffisaient à faire battre les grandes ailes, ou à leur permettre de résister aux torsions des vents les plus violents tout en maintenant casque et plumes caudales en position correcte. Les IA intégrées à la tenue aidaient les hommes volants en cas de besoin, et pouvaient même faire office de pilote automatique, mais la plupart des hommes-oiseaux préféraient se débrouiller grâce à leurs propres ressources et contrôlaient l’exosquelette comme des bras mécaniques, qui décuplaient leurs forces.
Assis dans sa bulle volante, Nirgal regardait avec plaisir et excitation ces hommes-oiseaux le frôler à toute vitesse, plonger vers la mer et redresser au dernier moment, déployer leurs ailes, tourner, virer et remonter en profitant d’un courant ascendant. Nirgal eut l’impression qu’évoluer ainsi n’était pas donné à tout le monde. Les bulles volantes comme la sienne paraissaient infiniment plus faciles à manœuvrer. Quelques-unes s’élevaient au-dessus de l’île et décrivaient des courbes beaucoup plus douces afin de profiter du spectacle comme d’agiles aéronautes.
Soudain, Nirgal reconnut, montant à côté de lui en spirale, le visage de la diane, la femme qui avait mené la chasse des farouches. Elle l’avait repéré elle aussi. Elle leva le menton, esquissa un rapide sourire, puis replia ses ailes et se laissa tomber, la tête la première, dans un bruit déchirant. Nirgal la regarda avec une excitation proche de la terreur, puis une franche épouvante alors qu’elle plongeait juste au bord de la falaise de Santorini. L’espace d’un instant, il crut qu’elle allait s’y écraser, mais elle remonta en vrille sur le courant ascendant. Ses évolutions étaient si gracieuses qu’il eut envie d’apprendre à voler ainsi, même si son cœur qui s’était emballé en la voyant plonger n’avait pas encore retrouvé son rythme normal. Plonger et reprendre son essor. Aucune bulle volante ne permettait de telles évolutions. La chasseresse volait comme un oiseau. En plus de tout le reste, voilà que les gens étaient devenus des oiseaux.
Elle s’approcha de lui, s’éloigna, lui tourna autour comme si elle exécutait une de ces danses nuptiales auxquelles s’adonnent certaines espèces pour séduire leur partenaire. Au bout d’une heure environ, elle lui dédia un dernier sourire, s’éloigna à petits battements d’ailes et dériva en cercles paresseux vers la piste de Phira. Nirgal descendit à sa suite et, une demi-heure plus tard, il négociait une élégante courbe dans le vent et se posait juste auprès d’elle. Elle l’attendait, les ailes étendues sur le sol.
Elle décrivit, à pied, un cercle autour de lui, poursuivant sa cour. Elle s’approcha de lui, ôta son capuchon, et ses cheveux noirs brillèrent au soleil comme l’aile d’un corbeau. La chasseresse. Elle se dressa sur la pointe des pieds, l’embrassa sur la bouche et recula pour le regarder gravement. Il la revit en train de courir nue devant les chasseurs, une écharpe verte à la main.