— Petit déjeuner ? demanda-t-elle.
On était en plein après-midi, et il mourait de faim.
— Et comment !
Ils mangèrent au restaurant de l’aire de vol en regardant la petite baie de l’île, les immenses falaises de Sharanov et les acrobaties des hommes-oiseaux. Ils parlèrent des joies du vol et de la course sur la terre ferme, de la poursuite des trois antilopes, des îles de la mer du Nord et du grand fjord Kasei qui déversait ses vents sur eux. Ils flirtèrent. Nirgal éprouva par anticipation le plaisir voluptueux de ce qu’ils allaient faire. Il y avait si longtemps. Ça aussi, ça faisait partie du retour à la ville, à la civilisation. Le flirt, la séduction… Qu’il était doux, quand on était intéressé, de voir que l’autre l’était aussi ! Il se dit qu’elle devait être assez jeune, mais elle avait le visage brûlé par le soleil, la peau ridée autour des yeux, ce n’était plus une enfant. Elle était allée sur les lunes de Jupiter, dit-elle, elle avait enseigné à la nouvelle université de Nilokeras, et pour le moment elle courait avec les farouches. Vingt années martiennes, peut-être plus, c’était devenu difficile à dire. Une adulte, en tout cas. Pendant ces vingt premières années, les gens acquéraient la majeure partie de ce que l’expérience leur apporterait jamais ; après ça, l’histoire se répétait. Ils étaient tous les deux adultes, contemporains. Et ils étaient là, dans l’expérience partagée du présent.
Nirgal la dévisageait en parlant. Insouciante, intelligente, confiante. Une Minoenne : la peau sombre, les yeux noirs, le nez aquilin, une lèvre inférieure impressionnante. Une hérédité méditerranéenne, peut-être, grecque, arabe, indienne. Impossible à dire, comme chez la plupart de ces yonsei. Une Martienne, tout simplement, qui parlait l’anglais de Dorsa Brevia. Et cette lueur dans le regard quand elle l’observait… Combien de fois dans ses errances était-ce arrivé, une conversation qui déviait à un moment donné, et tout à coup il décrivait avec une femme les longues envolées de la séduction, la danse nuptiale menant à un lit ou à un creux caché dans les collines…
— Hé, Zo ! appela la dépeceuse en passant. Tu viens avec nous voir l’ancêtre ?
— Non, répondit Zo.
— L’ancêtre ? releva Nirgal.
— Boone’s Neck, répondit Zo. Sur la péninsule polaire.
— Mais pourquoi l’ancêtre ?
— C’est l’arrière-petite-fille de Boone, expliqua la dépeceuse.
— Comment ça ? demanda Nirgal en regardant Zo.
— Je suis la fille de Jackie Boone, répondit-elle.
— Ah, parvint à articuler Nirgal.
Il s’appuya au dossier de son fauteuil. Le bébé à qui Jackie donnait le sein, au Caire. La ressemblance aurait dû lui sauter aux yeux. Il en avait la chair de poule. Il se frictionna les bras en frissonnant.
— Je dois me faire vieux, dit-il.
Elle eut un sourire, et il comprit tout à coup qu’elle savait qui il était. Elle avait joué avec lui comme le chat avec la souris, lui tendant un petit piège. Pour voir, peut-être, pour faire bisquer sa mère, ou pour une autre raison qu’il ne pouvait imaginer. Pour s’amuser.
Elle le regardait à présent en fronçant les sourcils.
— Ça n’a aucune importance, dit-elle d’un air qu’elle espérait sérieux.
— Non, acquiesça-t-il.
Après tout, ce n’étaient pas les farouches qui manquaient dans le coin.
ONZIÈME PARTIE
Viriditas
1
C’était une époque troublée. La pression démographique gouvernait tout. Le plan visant à surmonter le problème était clair et ne se déroulait pas si mal ; chaque génération était moins nombreuse que la précédente. En attendant, il y avait maintenant dix-huit milliards d’hommes sur Terre, il en naissait tous les jours, il en partait toujours plus pour Mars, où ils étaient à présent dix-huit millions. Et sur les deux mondes les gens criaient : « Ça suffit ! ça suffit ! »
Quand les Martiens élevaient suffisamment la voix et que les Terriens les entendaient, certains se fâchaient. Le concept de capacité ne voulait rien dire au regard des nombres et des images qui s’inscrivaient sur les écrans. Le gouvernement global martien s’efforçait de gérer cette colère au mieux. Il expliquait que Mars, avec sa biosphère fragile, ne pouvait nourrir autant de gens que la bonne grosse Terre. Il orienta aussi l’industrie aérospatiale martienne vers la fabrication des navettes et accéléra le processus de transformation des astéroïdes en cités flottantes. Cette mesure était une conséquence inattendue d’une partie du programme carcéral martien. Pendant des années, les crimes de sang commis sur Mars avaient été sanctionnés par le bannissement à perpétuité qui débutait par quelques années de travaux forcés sur une nouvelle colonie astéroïde. Tant que les exilés ne revenaient pas sur Mars après avoir payé leur dette à la société, le gouvernement martien se fichait de savoir où ils allaient échouer. C’est ainsi qu’un flux régulier de gens arrivaient sur Hébé, faisaient leur temps et retournaient dans le système intérieur ou partaient pour les satellites extérieurs encore peu peuplés et souvent s’installaient dans les astéroïdes évidés. Da Vinci ainsi que d’autres coops ou organisations fabriquaient et distribuaient le matériel nécessaire au lancement de ces colonies. Le programme était assez simple en réalité. Les équipes d’audit avaient trouvé dans la ceinture des astéroïdes des milliers de planétoïdes qui se prêtaient à la transformation et laissé sur les meilleurs l’équipement adéquat. Une équipe de robots fouisseurs autoreproductibles creusaient l’astéroïde, rejetant la majeure partie des gravats dans l’espace et utilisant le reste pour fabriquer et alimenter en énergie d’autres fouisseurs. Quand le planétoïde était évidé, l’ouverture était fermée par une porte et on lui imprimait une rotation afin que la force centrifuge recrée à l’intérieur une gravité artificielle. De puissantes lampes étaient allumées au centre de ces cylindres évidés, afin de fournir un niveau de luminosité équivalent au jour martien ou terrestre, la pesanteur étant généralement ajustée en conséquence, de sorte qu’il y avait des cités calquées sur le modèle des petites villes martiennes ou terrestres et toute la gamme entre les deux ou au-delà, au moins du côté éclairé. Beaucoup de petits mondes procédaient à des expériences à faible gravité.
Ces nouvelles petites cités-États concluaient des alliances entre elles, et parfois avec les organisations fondatrices sur leur monde d’origine, mais il n’y avait pas de structure générale à l’ensemble. Les astéroïdes indépendants, surtout ceux qui étaient occupés par les exilés martiens, avaient d’abord manifesté un comportement très hostile, tentant d’imposer aux vaisseaux spatiaux des droits de péage exorbitants. Mais les navettes se déplaçaient très vite, à présent, et légèrement au-dessus ou au-dessous du plan de l’écliptique afin d’éviter les poussières et les gravats qui devenaient de plus en plus denses avec l’évidement des planétoïdes. Il était difficile d’exiger un péage de ces bâtiments sans risquer de les détruire, ce qui aurait donné lieu à des mesures de rétorsion, aussi les pirates avaient-ils vite renoncé à cette pratique.
Face à la pression démographique de plus en plus intense tant sur Terre que sur Mars, les coops martiennes s’efforçaient d’encourager le développement de ces nouvelles cités astéroïdes. Elles construisaient aussi de grandes colonies sous tente sur les lunes de Jupiter, de Saturne et plus récemment d’Uranus. Neptune et peut-être Pluton devaient bientôt suivre. Les gros satellites des géantes gazeuses étaient de véritables petites planètes, et tous étaient maintenant peuplés de gens qui projetaient de les terraformer à plus ou moins long terme, en fonction des données locales. Le terraforming prendrait du temps, mais il paraissait possible partout, à un degré ou à un autre, et offrait dans certains cas la perspective tentante de mondes complètement nouveaux. Titan, par exemple, commençait à sortir de son brouillard d’azote, alors que les colons vivant sous tente sur les petites lunes voisines aspiraient l’oxygène qui l’entourait et le réchauffaient. Titan disposait des gaz nécessaires au terraforming, et son éloignement du soleil – il ne recevait que le centième de l’ensoleillement de la Terre – était compensé par une importante série de miroirs. On étudiait surplace la possibilité de placer en orbite des lanternes à fusion au deutérium, les Saturniens étant hostiles à la solution de la lanterne à gaz. Des lanternes de ce genre flottaient maintenant dans la stratosphère de Jupiter et d’Uranus, collectant et brûlant l’hélium et d’autres gaz dont la lumière était réfléchie vers l’extérieur par des disques électromagnétiques. Les Saturniens avaient refusé cette possibilité pour ne pas modifier l’aspect de la planète aux anneaux.