Les coops martiennes se démenaient donc pour aider Martiens et Terriens à émigrer vers ces nouveaux petits mondes. Le processus marcha si bien qu’une centaine puis un millier d’astéroïdes et de petites lunes reçurent des colons et un nom, puis il s’emballa, devenant ce que d’aucuns appelèrent la diaspora explosive, d’autres l’accelerando. L’idée faisait son chemin dans la tête des gens, les projets se multipliaient, dégageant une énergie qu’on ressentait partout, exprimant le pouvoir créatif croissant de l’humanité, sa vitalité, sa diversité. L’accelerando devait être la réponse de l’humanité à la crise démographique suprême, une crise si grave qu’à côté l’inondation terrienne de 2129 ressemblait à une grande marée. C’était une crise qui aurait pu provoquer un désastre final, une plongée dans le chaos et la barbarie, et voilà qu’à la place elle donnait lieu à la plus grande efflorescence de la civilisation dans l’histoire, une nouvelle Renaissance.
Beaucoup d’historiens, de sociologues et autres analystes tentèrent d’expliquer la nature vibrante de cette période qui se cherchait. Pour une école d’historiens appelée le Groupe du Déluge, la nouvelle Renaissance était due à la grande inondation terrienne, qui avait imposé un saut à un niveau plus élevé. Une autre école de pensée avança une prétendue Explication Technique : l’humanité avait accédé à un nouveau palier de compétence technologique, comme tous les demi-siècles ou à peu près depuis la première révolution industrielle. Le Groupe du Déluge utilisait de préférence le terme diaspora, les Techniciens préférant celui d’accelerando. Puis, dans les années 2170, l’historienne martienne Charlotte Dorsa Brevia publia une métahistoire analytique – selon son propre terme – très dense, en plusieurs volumes. Pour elle, la grande inondation n’avait été qu’un déclencheur et le progrès technique un simple mécanisme. Le caractère spécifique de la nouvelle Renaissance était dû à un événement beaucoup plus fondamental : le passage d’un système socio-économique global à un autre. Elle décrivait ce qu’elle appelait un « complexe résiduel/émergent de paradigmes superposés », dans lequel chaque grande ère socio-économique était constituée à parts égales du système précédent et du système suivant. Cela dit, les périodes concernées n’étaient pas seules en cause. Elles formaient un système aux composantes contradictoires, comportant des éléments importants issus de systèmes plus archaïques particulièrement tenaces, et aussi des notions balbutiantes d’évolutions qui ne s’épanouiraient que beaucoup plus tard.
Pour elle, le féodalisme, par exemple, était la résultante d’un conflit entre la monarchie religieuse absolue résiduelle et le système émergent du capitalisme, auquel s’ajoutaient des échos importants d’un système de caste tribal plus archaïque et de discrètes préfigurations d’un humanisme individualiste plus tardif. Ces forces s’étaient diversement heurtées dans le temps, jusqu’à ce que la Renaissance, au XVI e siècle, donne naissance à l’ère capitaliste. Le capitalisme d’alors était composé d’éléments conflictuels du féodalisme résiduel et d’un ordre futur émergent qu’on venait seulement de définir comme étant la démocratie. Selon Charlotte, ils étaient à présent, au moins sur Mars, dans l’ère démocratique proprement dite. Le capitalisme était donc, comme toutes les autres époques, la résultante de deux systèmes violemment opposés. L’incompatibilité de ses composantes était soulignée par l’expérience malheureuse de l’ombre critique du capitalisme, le socialisme, qui avait théorisé la vraie démocratie et s’en était réclamé, mais avait utilisé, pour la mettre en pratique, les méthodes en vigueur à l’époque, des méthodes féodales qui prévalaient dans le capitalisme lui-même, si bien que les deux versions du mélange s’étaient révélées à peu près aussi destructrices et injustes que leur parent résiduel commun. Les hiérarchies féodales du capitalisme s’étaient reflétées dans les expériences socialistes vécues, et toute l’époque était restée un combat chaotique démontrant plusieurs versions différentes de la lutte dynamique entre le féodalisme et la démocratie.
Enfin, sur Mars, l’ère démocratique avait fini par émerger de l’ère capitaliste. Or, suivant la logique du paradigme de Charlotte, cette ère était elle-même la résultante d’un conflit entre le résiduel et l’émergent, de la lutte entre les résidus antagonistes, compétitifs, du système capitaliste et certains aspects émergents d’un ordre situé au-delà de la démocratie, qui ne pouvait pas être encore plus précisément défini, car il n’avait jamais existé, mais que Charlotte s’aventurait à appeler Harmonie ou Bonne Volonté Générale. Elle se fondait, pour formuler cette hypothèse, sur l’observation des divergences entre l’économie coopérative et le capitalisme. Ainsi que sur une perspective métahistorique plus large, en identifiant un vaste mouvement que les analystes avaient appelé le Grand Balancier, et qui oscillait entre des pulsions résiduelles profondes remontant au système hiérarchique des primates de la savane et l’émergence très lente, incertaine, pénible, encore indéterminée, de l’harmonie et de l’égalité pures qui caractériseraient la vraie démocratie. Ces deux éléments conflictuels à long terme avaient toujours existé, affirmait Charlotte. L’équilibre entre les deux se déplaçait lentement, par à-coups, depuis le début de l’histoire de l’humanité jusqu’à l’époque actuelle. Tous les systèmes avaient été sous-tendus par une hiérarchie de domination, mais en même temps les valeurs démocratiques avaient toujours été un espoir et un but, de même que l’individu, si primitif soit-il, avait toujours éprouvé du ressentiment envers la hiérarchie qui s’était imposée par la force. Et tandis que le balancier de cette métahistoire oscillait au fil des siècles, les tentatives manifestement imparfaites pour instituer la démocratie avaient lentement gagné en force. Un très petit pourcentage d’êtres humains avaient donc pu se considérer comme vraiment égaux dans les sociétés qui pratiquaient l’esclavage, telles la Grèce antique ou l’Amérique révolutionnaire, et le cercle des vrais égaux n’avait fait que s’élargir davantage dans les « démocraties capitalistes » plus récentes. Au fur et à mesure que les systèmes se succédaient, le cercle des citoyens égaux s’était agrandi jusqu’à l’époque actuelle où non seulement tous les humains (en théorie, du moins) étaient égaux, mais où l’on envisageait encore d’étendre cette égalité à certains animaux, aux plantes, aux écosystèmes et même aux éléments. Charlotte considérait ces dernières extensions de la « citoyenneté » comme préfigurant le système émergent susceptible de succéder à la démocratie perse, la période qu’elle imaginait comme « l’Harmonie » utopique, mais ce n’était encore qu’une vague hypothèse. Sax Russell dévora son œuvre jusqu’à la dernière ligne, à la recherche d’un paradigme général apte à clarifier l’histoire au moins pour lui, et se demanda si cette ère putative d’harmonie universelle et de bonne volonté verrait jamais le jour. Il croyait volontiers que l’histoire humaine tendait vers une sorte d’asymptote – le lest du corps, peut-être – qui empêcherait la civilisation de s’élever au-dessus de l’ère de la démocratie. Elle retomberait toujours dedans. Il lui semblait malgré tout que cet état suffirait à jeter les bases d’une civilisation plutôt réussie. Assez valait aussi bien que trop, dans le fond.