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C’était particulièrement pénible ici, à Terminator. Il y avait des semaines que les délégués de Mars et de Mercure palabraient, et Zo en avait par-dessus la tête. Surtout des représentants de Mercure, des mollahs oligarchiques imbus de leur personne, hautains et cependant falots, qui n’avaient rien compris au nouvel ordre des choses dans le système solaire. Elle aurait voulu les oublier, leur petit monde et eux, rentrer chez elle et voler.

D’un autre côté, elle avait réussi, en se faisant passer pour une sous-fifre, à ne prendre aucune part aux négociations, et maintenant qu’elles étaient au point mort, bloquées par l’incompréhension obstinée de ces esclaves heureux, c’était à elle de jouer. Alors que les participants se dispersaient, elle prit à part l’assistant du plus haut dignitaire de Terminator, qui portait le nom pittoresque de Lion de Mercure, et lui demanda un entretien particulier. Le jeune homme, un ex-Terrien, accepta – Zo savait qu’elle ne lui était pas indifférente – et ils se retirèrent sur une terrasse, hors des bureaux de la cité.

Zo lui mit une main sur le bras et dit doucement :

— Nous craignons que, si Mercure et Mars ne parviennent pas à établir un partenariat étroit, la Terre ne sème la zizanie entre nous. Nous sommes les deux derniers gisements importants de métaux lourds du système solaire, et plus la civilisation s’étend, plus nos ressources prennent de la valeur. Or, avec l’Accelerando, la civilisation n’a pas fini de s’étendre. Les métaux sont précieux.

Si les ressources naturelles de Mercure étaient difficiles à extraire, elles étaient stupéfiantes : la planète n’était guère plus grosse que la Lune mais sa gravité, presque égale à celle de Mars, témoignait de la présence d’un cœur de fer et d’un large éventail de métaux plus précieux, disséminés sur toute la surface criblée d’impacts météoriques.

— Oui… ? fit le jeune homme.

— Nous pensons qu’il serait bon d’établir des liens plus explicites…

— Un cartel ?

— Un partenariat.

— Nous ne craignons pas de nous retrouver aux prises avec Mars, répondit le jeune homme en souriant.

— Cela semble manifeste. Mais nous, ça nous inquiète.

Au début de sa colonisation, Mercure était apparue comme un véritable Eldorado. Non seulement la planète regorgeait de métaux, mais, avec la proximité du soleil, l’énergie y abondait. La seule friction des manchons sur les rails dilatés en créait d’énormes quantités, et le potentiel était illimité. Les capteurs en orbite autour de Mercure avaient commencé à projeter un peu de cette lumière vers les nouvelles colonies du système solaire extérieur. De la première flotte de voitures poseuses de rails, en 2142, à la construction de Terminator, vers 2150, et jusque dans les années 70, les Mercuriens s’étaient crus riches.

Mais en 2181, avec la vulgarisation des centrales à fusion, l’énergie était bon marché, et la lumière ne manquait pas. On construisait dans tout le système extérieur des lampes-satellites et des lanternes à gaz comme celles qui brûlaient dans la stratosphère des géantes gazeuses, si bien que les énormes ressources énergétiques de Mercure avaient perdu tout intérêt. Mercure était, encore une fois, un endroit riche en métaux mais terriblement froid et chaud, une véritable colonie pénitentiaire. Et impossible à terraformer, pour tout arranger.

C’était un sacré revers de fortune, ainsi que Zo le rappelait sans aucune subtilité au jeune homme. Cela voulait dire qu’ils avaient intérêt à coopérer avec leurs alliés les plus commodément situés dans le système.

— Sans cela, la Terre risque fort d’établir à nouveau sa domination.

— La Terre est trop obnubilée par ses propres problèmes pour menacer qui que ce soit, rétorqua le jeune homme.

Zo secoua doucement la tête.

— Plus la Terre aura d’ennuis, plus grand sera le danger pour nous tous. C’est un réel souci. Enfin, si vous ne voulez pas traiter avec nous, nous n’aurons qu’à construire une autre cité et un autre réseau de rails sur Mercure, dans l’hémisphère Sud, où se trouvent les plus importants gisements de métaux.

Le jeune homme parut un peu ébranlé.

— Vous ne pourriez pas faire ça sans notre autorisation.

— Ah bon ?

— Aucune cité ne pourrait exister sur Mercure si nous y étions opposés.

— Vraiment ? Et que feriez-vous ?

Le jeune homme ne répondit pas.

— N’importe qui peut faire ce qu’il veut, hein ? reprit Zo. C’est vrai pour tout individu qui a jamais vu le jour.

Le jeune homme réfléchit à la question.

— Il n’y a pas assez d’eau.

— Non.

Les réserves d’eau de Mercure se bornaient à de petits champs de glace localisés dans les cratères, aux deux pôles, qui restaient perpétuellement dans l’ombre. Ils contenaient assez d’eau pour Terminator, mais guère plus.

— Quelques comètes dirigées vers les pôles régleraient la question.

— À moins que leur impact n’éjecte toute l’eau des pôles dans l’espace ! Non, ça ne marcherait pas. La glace de ces cratères polaires n’est qu’une infime fraction de l’eau des comètes qui ont heurté la planète pendant des milliards d’années. La majeure partie s’est perdue dans l’espace ou vaporisée au moment de l’impact. Il n’y a pas de raison que les choses se passent différemment aujourd’hui. C’est l’échec assuré.

— Les IA ont modélisé toutes sortes de possibilités. Nous pourrions toujours les essayer, nous verrions bien.

Le jeune homme eut un mouvement de recul, choqué. Non sans raison. La menace était explicite. Mais, dans la morale des esclaves, bon voulait souvent dire bête, et la subtilité n’était pas de mise. Zo s’efforça à l’impassibilité, bien que l’indignation très théâtrale du jeune homme fût en fin de compte assez amusante. Elle se rapprocha pour bien lui faire sentir leur différence de taille. Elle mesurait un bon demi-mètre de plus que lui.

— Je transmettrai votre message au Lion, dit-il entre ses dents.

— Merci, répondit Zo en se penchant pour lui planter un baiser sur la joue.

Ces esclaves s’étaient inventé une caste dirigeante de prêtres physiciens qui paraissaient incompréhensibles à ceux du dehors, mais dont les interventions extérieures étaient fortes et prévisibles, comme dans toute oligarchie qui se respecte. Ils comprendraient et ils agiraient en conséquence. Une alliance serait conclue. Zo quitta donc les bureaux et marcha avec entrain dans les rues en escalier du Mur de l’Aube. Elle avait fait son travail. La délégation repartirait bientôt pour Mars.

Elle envoya un message à Jackie depuis le consulat martien pour lui faire savoir qu’elle avait poussé son pion, puis elle sortit sur le balcon fumer une cigarette.

Sous l’effet des visions colorées induites par les chromotropiques, la petite ville devint stupéfiante, une fantaisie cubiste. Contre le Mur de l’Aube, les terrasses s’élevaient en bandes de plus en plus étroites jusqu’aux niveaux supérieurs (occupés par les bureaux des huiles de la cité, évidemment), qui étaient réduits à une simple rangée de fenêtres sous les Grandes Portes et le dôme de cristal, tout en haut. En dessous d’elle, des toits de tuile, des balcons garnis de mosaïques étaient nichés sous de vertes frondaisons. Tout en bas, dans le plat ovale qui contenait la majeure partie de la ville, les toits étaient plus grands et plus rapprochés, des touffes de verdure brillaient dans la lumière renvoyée par les miroirs filtrants du dôme. On se serait cru dans un grand œuf de Fabergé, compliqué, coloré, joli comme l’étaient toutes les villes. Mais être prisonnier où que ce soit, comme ça… Enfin, elle avait intérêt à passer le temps aussi agréablement que possible, jusqu’à ce qu’elle reçoive l’ordre de rentrer. Après tout, le sens du devoir était une forme de noblesse.