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Elle descendit les degrés menant au Dôme pour faire la fête avec Miguel, Arlene, Xerxes et le groupe de compositeurs, de musiciens, d’écrivains, d’artistes et autres esthètes qui ne décoinçaient pas du café. Une bande de dingues. Les cratères de Mercure avaient tous reçu, des siècles auparavant, les noms des plus célèbres artistes de l’histoire de la Terre, et tout en roulant, Terminator passait devant Dürer, Mozart, Phidias, Purcell, Tourgueniev et Van Dyck. Ailleurs, on trouvait Beethoven, Imhotep, Mahler, Matisse, Murasaki, Milton et Mark Twain. Homère et Holbein étaient voisins. Ovide étoilait le bord du gigantesque Pouchkine, dans un bel exemple de renversement d’importance. Goya empiétait sur Sophocle, Van Gogh était à l’intérieur de Cervantès, Chao Meng-fu était plein de glace, et ainsi de suite, de façon aléatoire, comme si le comité de parrainage de l’Union astronomique internationale s’était monstrueusement soûlé un soir et s’était mis à lancer des fléchettes portant des noms sur une carte. Ils avaient d’ailleurs conservé un indice commémoratif de cette soirée, un énorme escarpement baptisé Pourquoi Pas.

Zo approuvait cette méthode sans réserve. Mais elle avait, sur les artistes qui vivaient alors sur Mercure, un effet absolument désastreux. La confrontation perpétuelle avec le canon culturel inégalable de la Terre les paralysait : l’angoisse de se laisser influencer, n’est-ce pas. Mais leurs fêtes étaient d’une qualité inversement proportionnelle à celle de leur œuvre, et Zo les appréciait beaucoup.

Ce soir-là, après avoir bu comme des trous au Dôme pendant que la cité roulait de Stravinski à Vyasa, le groupe partit à l’aventure et à la recherche d’histoires dans les ruelles de Terminator. Ils tombèrent sur une cérémonie de Mithriaques ou de Zoroastriens, des adorateurs du soleil, en tout cas, qui avaient une certaine influence sur le gouvernement local, s’ils n’en étaient pas les opérateurs. Leurs cris d’animaux mirent rapidement fin à la réunion et déclenchèrent une bataille rangée. Ils durent prendre la poudre d’escampette pour ne pas être arrêtés par la maréchaussée locale, la spasspolizei, comme l’appelaient les habitués du Dôme.

Ils allèrent ensuite à l’Odéon, mais se firent éjecter pour conduite tapageuse. Alors ils hantèrent les allées du quartier des plaisirs et dansèrent devant un bar où on jouait une musique industrielle nulle, qui cassait les oreilles. Ce n’était pas ça. La gaieté forcée avait quelque chose de pathétique, se disait Zo en regardant leurs visages luisants de sueur.

— Sortons, suggéra-t-elle. Allons à la surface jouer de la cornemuse aux portes de l’aube.

Seul Miguel exprima un quelconque intérêt. Des vers dans une bouteille ; voilà ce qu’ils étaient. Ils avaient oublié l’existence du sol. Mais Miguel lui avait promis plusieurs fois de l’emmener dehors, elle ne resterait plus très longtemps sur Mercure, et il s’ennuyait finalement assez pour accepter d’y aller.

Terminator roulait sur d’innombrables rails, des cylindres gris qui s’élevaient à plusieurs mètres au-dessus du sol, soutenus par de gros pylônes. Dans sa majestueuse avance vers l’ouest, la cité passait sur de petites plates-formes stationnaires menant à des salles d’échange souterraines, des pistes de navettes spatiales ballardiennes et des refuges ménagés dans les bords des cratères. On ne quittait pas la cité comme ça (ce qui n’avait rien d’étonnant), mais Miguel avait un passe qui ouvrait la porte sud. Ils entrèrent dans un sas, traversèrent une station souterraine appelée Hammersmith où ils revêtirent un scaphandre énorme mais flexible, sortirent par un autre sas menant à un tunnel et prirent pied sur la surface calcinée de Mercure.

Rien n’aurait pu être plus nu, plus net que cette étendue noire et grise. Dans un tel contexte, les gloussements avinés de Miguel ennuyèrent Zo plus que d’ordinaire, et elle baissa l’intercom de son casque, les réduisant à un murmure.

Il était dangereux de marcher à l’est de la cité, et même de se tenir immobile, mais c’était le seul moyen si on voulait voir le bord du soleil. Ils marchaient vers le sud-ouest, pour voir la cité sous un certain angle. Zo flanquait des coups de pied dans les cailloux. Elle aurait voulu voler sur ce monde noir. C’était sans doute possible en ULM, mais personne ne s’était donné la peine d’en mettre un au point. Ils continuèrent à avancer tout en regardant vers l’est. Très bientôt le soleil se lèverait sur cet horizon. Au-dessus d’eux, dans l’atmosphère impalpable néon-argon, l’impact du soleil changeait en un léger brouillard blanc la fine poussière soulevée par le bombardement d’électrons. Derrière eux, le sommet du Mur de l’Aube était un éclair de pure blancheur, impossible à regarder même à travers l’épais filtre différentiel de leur visière.

Puis, à l’est, près du cratère Stravinski, l’horizon plat, rocheux, se changea en une image en négatif de lui-même. Zo regarda, fascinée, cette ligne dansante, d’une phosphorescence explosive, et la couronne solaire pareille à une forêt d’argent incendiée juste au-dessus de l’horizon. Elle avait l’esprit pareillement embrasé. Elle aurait volé comme Icare dans le soleil si elle avait pu. Il lui semblait être un papillon attiré par la flamme, en proie à une sorte de faim sexuelle, spirituelle. Et, de fait, elle laissait échapper des cris de jouissance. Tout ce feu, une telle beauté. L’ivresse solaire, comme on disait dans la cité, et à juste raison. Miguel l’éprouvait aussi ; il bondissait d’un rocher à l’autre, les bras largement étendus, comme Icare s’essayant à décoller.

Puis il retomba lourdement dans la poussière. Zo entendit son cri alors que son intercom était presque coupé. Elle se précipita, vit l’angle impossible que faisait son genou gauche, se mit à crier elle-même et s’agenouilla à ses côtés. À travers le scaphandre, le sol était glacé. Elle l’aida à se relever et remonta le volume de son intercom. Il geignait comme un perdu.

— Tais-toi, lui dit-elle. Concentre-toi sur ce que tu fais.

Ils prirent le rythme, progressant par petits bonds vers l’ouest et le Mur de l’Aube. Le sommet de son immense dôme encore incandescent reculait devant eux. Il n’y avait pas de temps à perdre. Mais ils tombaient à chaque instant. La troisième fois, étalé dans la poussière, le paysage changé en un mélange aveuglant de blanc pur et de noir absolu, Miguel poussa un cri de douleur et hoqueta, à bout de souffle :

— Vas-y, Zo, sauve-toi ! Il n’y a pas de raison que nous soyons deux à mourir ici !

— Épargne-moi ces conneries ! fit Zo en se relevant.

— Va-t’en !

— Pas question ! Maintenant, ferme-la, je vais te porter.

Il pesait à peu près le même poids que sur Mars, soixante-dix kilos avec le scaphandre, estima-t-elle. C’était plus une question d’équilibre qu’autre chose. Tandis qu’il bredouillait hystériquement : « Laisse-moi, Zo, la vérité est la beauté, la beauté vraie, c’est tout ce que tu sauras jamais et tout ce que tu auras jamais besoin de savoir », elle se pencha, passa ses bras sous son dos et ses genoux, lui arrachant un hurlement.

— Boucle-la ! cria-t-elle. En ce moment précis, la vérité c’est ça, donc c’est beau.

Elle éclata de rire et se mit à courir en le portant dans ses bras.