Du fait de son fardeau, elle ne pouvait voir où elle mettait les pieds, de sorte qu’elle devait regarder plus loin dans le mélange de ténèbres et de lumière aveuglante, la sueur lui coulant dans les yeux. Ce n’était pas une mince affaire, et elle tomba encore deux fois, mais elle avançait rapidement vers la cité.
Puis le soleil lui picota le dos, malgré la paroi isolante du scaphandre. Une décharge massive d’adrénaline. Un éblouissement. Une sorte de vallée alignée avec l’aube. De nouveau la zone de lumière tachetée, ombres trouées de clarté, un chiaroscuro de fou. Puis le lent retour à Terminator, où tout était obscur et crépusculaire à l’exception du mur farouche de la cité, éclatant loin au-dessus d’eux. Elle hoquetait, à bout de souffle, suant à grosses gouttes, brûlante de l’effort fourni plus qu’à cause du soleil. Pourtant, la vue de l’arc incandescent au sommet de la ville aurait suffi à convertir n’importe qui au culte de Mithra.
Ils se retrouvèrent juste au-dessous de la cité – et ne purent évidemment y rentrer. Elle dut poursuivre jusqu’à la prochaine station souterraine. Se concentrer complètement sur la course, pendant plusieurs minutes d’affilée. La douleur de l’acide lactique. Mais elle était là, droit devant, sur l’horizon, une porte dans une butte, à côté des rails. Et pan et pan sur le régolite lisse.
À force de frapper, elle réussit à les faire admettre tous les deux dans le sas, puis à l’intérieur, où on les arrêta. Zo rit au nez de la spasspolizei, enleva son casque, celui de Miguel qui sanglotait, l’embrassa plusieurs fois pour sa peine. Il souffrait tant qu’il ne s’en aperçut même pas. Il était cramponné à elle comme un noyé à son sauveteur. Elle dut flanquer une tape sur son genou blessé pour lui faire lâcher prise. Il poussa un cri de douleur et elle éclata de rire, une pulsion lui parcourant tout le corps. Tant d’adrénaline, c’était de loin plus beau, plus rare, que n’importe quel orgasme, donc plus précieux. Alors elle couvrit Miguel de baisers qu’il ne remarqua pas, et fonça sur la spasspolizei, faisant valoir son statut diplomatique pour exiger que l’on fasse vite.
— Donnez-lui quelque chose pour calmer la douleur, bande de cons ! dit-elle. La navette pour Mars repart demain. Il faut que je la prenne.
— Merci, Zo ! s’écria Miguel. Merci ! Tu m’as sauvé la vie !
— Je vais réussir à repartir, dit-elle, hilare, en voyant la tête qu’il faisait, et elle l’embrassa à nouveau. C’est moi qui devrais te remercier ! Merci pour le spectacle. Merci, merci.
— C’est moi qui te remercie.
— Non, c’est moi !
Et malgré la douleur, il ajouta en riant :
— Je t’aime, Zo !
— Moi aussi, je t’aime.
Mais elle devait se presser, sinon elle raterait la navette.
3
La fusée était propulsée par un moteur à fusion puisée. Ils arriveraient sur Terre le surlendemain, et tout le trajet se ferait sous une gravité correcte, sauf pendant le retournement.
Le soudain rétrécissement du système solaire avait toutes sortes de conséquences. D’abord, Vénus n’était plus un tremplin gravifique pour le voyage interplanétaire. C’est donc par hasard que la navette, le Nike de Samothrace, passait assez près de la planète plongée dans l’ombre. Zo rejoignit les autres dans la grande salle de bal pour la regarder. Les nuages de l’atmosphère surchauffée étaient sombres. La planète apparaissait comme un vaste disque gris sur le fond noir de l’espace. Le terraforming de Vénus suivait son cours. Elle tournait à l’ombre d’un parasol : les miroirs de l’ancienne soletta avaient été repositionnés afin de renvoyer la lumière dans l’espace, contrairement à ce qu’ils faisaient pour Mars. Vénus tournait dans le crépuscule.
C’était la première étape d’un projet de terraforming que bien des gens considéraient comme insensé. Vénus n’avait pas d’eau, l’atmosphère surchauffée, d’une densité phénoménale (95 bars à la surface !), était composée de dioxyde de carbone, son jour était plus long que son année et la température au sol aurait fait fondre le plomb et le zinc. Ce n’étaient pas des conditions préliminaires très prometteuses, certes, mais il en aurait fallu davantage pour arrêter l’humanité. L’homme cherchait à saisir plus de choses encore qu’il ne le pouvait, même si ses pouvoirs étaient devenus équivalents à ceux d’un dieu. Zo trouvait ça merveilleux. Les initiateurs du projet prétendaient le mener à bien plus vite que le terraforming de Mars. À vrai dire, depuis cinquante ans qu’elle était abritée de la lumière solaire, la température de l’atmosphère diminuait de cinq degrés kelvin par an. Bientôt, la Grande Pluie commencerait à tomber, et d’ici quelques siècles à peine le dioxyde de carbone recouvrirait entièrement les parties les plus basses de la planète, sous forme de glace sèche qui serait alors scellée sous une couverture de diamant ou de pierre ponce. Après cela, on introduirait des océans en amenant de l’eau d’ailleurs, car celle dont disposait Vénus n’aurait guère suffi à submerger la planète de plus d’un centimètre. Les terraformeurs vénusiens, des mystiques d’une nouvelle viriditas, négociaient actuellement avec la Ligue saturnienne le droit d’amener Enceledus, la lune de glace, en orbite autour de Vénus et de la rompre en plusieurs passages successifs à travers l’atmosphère. L’eau de cette lune créerait des océans peu profonds sur près de soixante-dix pour cent de la surface de la planète, couvrant entièrement les glaciers de dioxyde de carbone. Une atmosphère d’oxygène et d’hydrogène serait préservée, on laisserait filtrer un peu de lumière à travers le parasol, et à ce stade il deviendrait possible d’implanter des colonies humaines sur les deux continents, Ishtar et Aphrodite. Puis, ils seraient confrontés aux mêmes problèmes de terraforming que sur Mars, mais aussi à des projets à très long terme, spécifiquement vénusiens, comme la suppression des plaques de glace sèche de la planète et la façon de lui imprimer une rotation suffisante pour la doter d’un cycle diurne raisonnable. On pouvait simuler des jours et des nuits à court terme en utilisant le parasol comme un gigantesque store vénitien circulaire, mais à long terme ils ne voulaient pas dépendre de quelque chose de si fragile. Zo comprenait ça. Elle imaginait, d’ici quelques siècles, une Vénus avec sa biosphère et sa civilisation, des milliards d’hommes et d’animaux sur ses deux continents ; un jour, le parasol avait une défaillance, et ssss, un monde entier rôtissait. Ce n’était pas une perspective réjouissante. Ils essayaient donc, sans attendre la mise en eau et le ravinement de la Grande Pluie, d’installer autour de la planète des armatures métalliques matérialisant les parallèles. Une flotte de générateurs alimentés par le soleil serait ensuite placée en orbite fluctuante autour de la planète, tel un gigantesque moteur électrique créant un champ magnétique qui accélérerait sa rotation. Pour les concepteurs du dispositif, le temps qu’ils dotent Vénus d’une atmosphère et d’un océan, la vitesse acquise par ce moteur Dyson aurait suffisamment accru sa rotation pour que son jour ne dure plus qu’une semaine. Ils obtiendraient donc d’ici trois cents ans peut-être un monde transfiguré, cultivable. La surface serait extrêmement érodée, bien sûr, et encore très volcanique, une masse phénoménale de C02 serait emprisonnée sous les mers, prête à exploser et à les empoisonner, ils auraient tout le temps de geler ou de rôtir pendant la journée d’une semaine, mais ils auraient au moins obtenu ce résultat-là, sur un monde dépouillé, tout cru, tout neuf.
C’était vraiment un projet insensé. C’était sublime. Zo regardait le globe gris, bossu, en sautant d’un pied sur l’autre tant elle était excitée, horrifiée, admirative, avide d’entrevoir à travers le dôme de la salle de bal les petits points des nouveaux astéroïdes où vivaient les mystiques du terraforming, ou peut-être la couronne du miroir annulaire qui était jadis celui de Mars. Mais il n’y avait que le disque gris de l’étoile du soir plongée dans l’ombre, le sceau de ces gens engagés dans une tâche qui reconfigurait l’humanité comme une sorte de bactérie divine, dévorant les mondes, préparant le terrain pour la vie future, grandiosement nanifiée dans un schème cosmique, un héroïsme/masochisme presque calviniste. Un rhabillage parodique du projet martien, et pourtant tout aussi magnifique. Ils étaient des têtes d’épingle dans cet univers, mais quelles idées ils avaient ! Les gens feraient n’importe quoi pour une idée, n’importe quoi.