Même aller sur Terre. Fumante, grumeleuse, sanieuse, une fourmilière humaine dans laquelle on aurait enfoncé un bâton. La pullulation panique continuant dans le terrible hachoir de l’histoire. Le cauchemar de Malthus en pire. Chaud, humide et lourd. Et malgré tout ça, ou à cause de tout ça, un endroit fabuleux à visiter. Jackie voulait qu’elle rencontre certaines personnes en Inde. Zo avait donc pris le Nike. Elle retournerait ensuite sur Mars.
Mais avant d’aller en Inde, elle fit son pèlerinage rituel en Crète, pour voir les ruines qu’on appelait encore minoennes sur place. À Dorsa Brevia, on préférait dire arianéennes, Ariane étant la fille de Minos, qui avait mis à bas l’antique matriarcat. Encore une déviation de l’histoire : pourquoi les civilisations disparues portaient-elles toujours le nom de leur destructeur ? Enfin, on pouvait toujours les rebaptiser.
Elle portait un exosquelette de location, conçu pour les visiteurs des autres mondes oppressés par la gravité. Si la gravité était la destinée, comme elle l’avait entendu dire, la Terre en avait à revendre. Le costume ressemblait à une tenue d’homme-oiseau sans ailes. C’était une combinaison qui suivait les mouvements du corps en lui fournissant un support invisible, comme un soutien-gorge. Il ne supprimait pas tous les effets de la gravité : respirer était toujours une épreuve, on pesait des tonnes, le tissu du costume gainait désagréablement les membres. Zo s’était habituée à marcher ainsi affublée lors de ses voyages précédents. C’était un exercice intéressant au début, comme l’haltérophilie, mais on en avait vite fait le tour. Enfin, elle avait essayé de s’en passer, et c’était pire. On ne pensait qu’à ça, on ne se sentait pas vraiment là.
Elle parcourut donc le site antique de Gournia avec l’impression de planer sous l’eau avec son costume. Gournia était de toutes les ruines arianéennes celle qu’elle préférait. Le seul village ordinaire de cette civilisation qui ait été exhumé. Les autres sites étaient tous des palais. Ce village était probablement un satellite du palais de Malia ; c’était aujourd’hui un dédale de murets de pierre qui lui arrivaient à la taille, érigés en haut d’une colline surplombant la mer Égée. Les pièces étaient petites, souvent d’un mètre sur deux, et des ruelles couraient entre les murs mitoyens. De petits labyrinthes assez semblables aux villages blanchis à la chaux encore disséminés dans la campagne. Les gens disaient que la Crète avait durement souffert de l’inondation, tout comme les Arianéens après l’explosion de Thera. Les jolis petits ports de pêche étaient plus ou moins inondés, en effet, et les ruines arianéennes de Zakros et de Malia étaient totalement submergées. Mais ce que Zo voyait en Crète, c’était une inaltérable vitalité. Aucun autre endroit de la Terre n’avait aussi bien encaissé le choc démographique. Partout les villages entourés de champs et de vergers s’accrochaient au sol comme des essaims, comblant les vallées, couvrant les collines qui formaient l’épine dorsale de l’île. Il y avait plus de quarante millions d’habitants sur l’île, et pourtant elle n’avait pour ainsi dire pas changé. Il y avait plus de villages, c’est tout, construits pour se fondre non seulement dans ceux qui existaient, mais aussi dans les anciens comme Gournia et Itanos. Un urbanisme planifié sur cinq mille ans, en continuité avec ce premier pic de civilisation ou ce dernier pic de la préhistoire, d’une telle immensité que même la Grèce classique l’avait entrevu, mille ans plus tard. La transmission orale en avait assuré la survivance dans le mythe de l’Atlantide ainsi que dans la vie de tous ceux qui leur avaient succédé – jusque sur Mars, dans les noms utilisés à Dorsa Brevia. Parce que cette culture valorisait le matriarcat arianéen, un lien s’était établi entre Mars et la Crète. Beaucoup de Martiens se rendaient en Crète pour visiter les sites antiques, et de nouveaux hôtels avaient été construits à une échelle légèrement supérieure, afin d’accueillir les jeunes pèlerins de haute taille qui faisaient le tour des lieux saints : Phaïstos, Gournia, Itanos, Malia, Zakros, maintenant sous l’eau, et même la ridicule « restauration » de Knossos. Ils venaient voir comment tout avait commencé, au matin du monde. Comme Zo, plantée dans la lumière égéenne d’un bleu éblouissant sur une allée de pierre de cinq mille ans, les échos de cette grandeur entrant en elle, dans les pierres rouges, spongieuses, sous ses pieds, dans son propre cœur. Cette noblesse ne finirait jamais.
Mais le reste de la Terre, c’était Calcutta. Enfin, pas tout à fait. Seule Calcutta était vraiment Calcutta. Une humanité fétide, dense au dernier degré. Où qu’elle aille, dès qu’elle sortait, Zo avait au moins cinq cents personnes dans son champ de vision, souvent des milliers. La vue de ces rues grouillantes avait quelque chose de terriblement exaltant. Un monde de nains qui se collaient contre elle comme de petits oiseaux se précipitant vers le parent qui allait les nourrir. Zo admettait toutefois que la ruée était généralement plus amicale que ça, née de la curiosité plus que de la faim – en fait ils semblaient plus intéressés par son exosquelette que par elle-même. Et ils avaient l’air assez heureux, maigres sans être émaciés, même s’il était évident qu’ils vivaient dans les rues. Lesquelles étaient des coops, maintenant : les gens en avaient la jouissance, les balayaient, régulaient les millions de petits marchés, cultivaient les places et dormaient au milieu. Telle était la vie sur Terre à la fin de l’Holocène. Depuis Ariane, ils n’avaient fait que descendre la pente.
Zo monta à Prahapore, une enclave dans les collines au nord de la ville. C’est là qu’habitait l’un des espions terriens de Jackie, dans un dortoir bourré de fonctionnaires harassés qui vivaient devant leur écran et dormaient sous leur bureau. Le contact de Jackie était programmatrice d’IA de traduction et elle parlait le mandarin, l’ourdou, le dravidien et le vietnamien, en plus de ses langues maternelles, l’hindi et l’anglais. C’était quelqu’un d’important parce qu’elle avait la possibilité d’écouter à une multitude de portes et pouvait tenir Jackie au courant de ce que l’Inde et la Chine se disaient au sujet de Mars.
— Elles vont continuer, l’une comme l’autre, à envoyer toujours plus de gens vers Mars, dit-elle à Zo dans le petit jardin de simples du complexe. C’est évident. Mais les deux gouvernements donnent l’impression de tenir la solution à long terme du problème de surpopulation. Personne ne s’attend à avoir plus d’un enfant. Ce n’est pas seulement la loi, c’est la tradition.
— La loi utérine, fit Zo.
— Possible, fit la femme en haussant les épaules. Une tradition fortement ancrée, en tout cas. Les gens voient bien ce qui se passe, ils comprennent le problème. Ils savent qu’on leur administrera un implant de stérilité lors du traitement de longévité. En Inde, ils peuvent s’estimer heureux de recevoir l’autorisation d’avoir un enfant, et quand ils l’ont, ils savent qu’ils seront stérilisés pour de bon. Même les fondamentalistes hindous ont évolué sur la question. La pression sociale était trop forte. Quant aux Chinois, il y a des siècles qu’ils en sont là. Le traitement de longévité n’a fait que renforcer leur comportement normal.