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— Mars a donc moins à craindre d’eux que Jackie ne le pense.

— Ils vont tout de même envoyer des émigrants là-haut. Ça fait partie de la stratégie globale. Et la résistance à la règle de l’enfant unique est plus forte dans les pays catholiques et musulmans. Plusieurs de ces nations voudraient encore coloniser Mars comme si elle était vide. La menace bascule donc de l’Inde et de la Chine aux Philippines, au Brésil et au Pakistan.

— Hum, fit Zo.

Elle se sentait toujours mal à l’aise en matière d’immigration. Elle avait l’impression d’être cernée par des lemmings.

— Et les ex-métas ?

— Le vieux Groupe des Onze se reforme pour soutenir les plus fortes. Elles vont chercher des endroits où se développer. Elles sont beaucoup moins puissantes qu’avant l’inondation, mais elles ont toujours une énorme influence en Amérique du Nord, en Russie, en Europe et en Amérique du Sud. Dis à Jackie de surveiller le Japon au cours des prochains mois, elle comprendra.

Elles connectèrent leurs blocs-poignet et la femme effectua un transfert de données détaillées pour Jackie.

— Bon, fit Zo.

Elle se sentait tout à coup épuisée comme si une sorte de bibendum s’était insinué dans son exosquelette avec elle et la tirait vers le bas. Quel fardeau, la Terre ! Certaines personnes disaient aimer ça, à croire qu’elles avaient besoin de ce poids pour se sentir exister. Zo n’était pas comme ça. La Terre était d’un exotisme forcené. C’était bien joli, mais elle aurait donné n’importe quoi pour se retrouver chez elle. Elle débrancha son bloc-poignet en pensant à cette voie médiane parfaite, le test idéal de la volonté et de la chair : l’exquise gravité de Mars.

4

Il y eut la descente par l’ascenseur spatial de Clarke, trajet qui prenait plus de temps que le vol depuis la Terre, et elle regagna le monde, le seul monde réel, Mars la magnifique.

— Il n’y a que chez soi qu’on est bien, disait Zo à la foule massée dans la gare de Sheffield, et elle s’assit avec soulagement dans le train qui descendait de Tharsis, puis montait vers le nord et le Belvédère d’Echus.

La petite ville avait peu changé depuis qu’elle avait été désignée comme quartier général du terraforming. Elle était loin de tout, et construite dans la paroi est, abrupte, d’Echus Chasma, de sorte qu’on n’en voyait pas grand-chose : le sommet de la falaise était séparé du fond par trois kilomètres d’à-pic, et ils n’étaient pas visibles l’un de l’autre. C’étaient deux villages séparés, reliés par un métro vertical. En fait, sans les hommes-oiseaux, le Belvédère d’Echus serait sans doute devenu un monument historique endormi, comme Underhill, Senzeni Na ou les cachettes glacées du Sud. Mais la paroi est d’Echus Chasma se dressait toute droite sur le chemin des vents d’ouest dominants qui se déversaient de la bosse de Tharsis, et les faisait rebondir selon de stupéfiants courants ascendants. Ce qui en faisait un paradis pour les hommes-oiseaux.

Zo devait rendre compte à Jackie et à ses apparatchiks de Mars Libre, mais avant de se retrouver embringuée dans ces corvées, elle voulait voler. Alors elle retira de la consigne de l’aire de vol la vieille tenue de faucon qu’elle avait à Santorini, se changea dans le vestiaire et retrouva avec soulagement la texture lisse, nerveuse, de l’exosquelette flexible. Elle suivit le sentier en traînant les plumes de sa queue derrière elle, jusqu’au Plongeoir, un surplomb naturel qui avait été artificiellement prolongé par une dalle de ciment. Elle s’approcha du bord et regarda, trois mille mètres plus bas, le sol d’ambre d’Echus Chasma. Elle se pencha en avant, envahie par la vague habituelle d’adrénaline, et fondit, la tête la première, vers le pied de la falaise. Elle atteignait la vitesse limite lorsque le vent la cueillit avec un whoosh familier sur son casque. Alors elle étendit les bras et sentit le costume se raidir pour aider ses muscles à maintenir ses ailes écartées. Soulevée par une bourrasque irrésistible, elle partit à l’assaut du soleil, tourna la tête, cambra le dos, tendit les pointes des pieds, étala les plumes de sa queue, gauche droite gauche, et le vent l’emporta toujours plus haut, plus haut, plus haut. Elle bougea les bras et les jambes à l’unisson, tomba en feuille morte, vit les falaises puis le sol de la faille tourner, tourner, tourner… et remonter. Zo le faucon, sauvage et libre. Elle riait de bonheur, et des larmes maculaient ses lunettes, chassées par la vitesse.

Il n’y avait presque personne au-dessus d’Echus, ce matin-là. Après avoir surfé sur les courants ascendants, la plupart des hommes-oiseaux s’égaillaient vers le nord, montant ou plongeant dans l’une des anfractuosités de la paroi, où l’air était moins chaud, le courant ascendant moins fort et où l’on pouvait décrire des plongeons et des virages d’une grande vélocité. Zo en fit autant. En arrivant à près de cinq mille mètres au-dessus du Belvédère, respirant alors l’oxygène pur du circuit fermé de son casque, elle tourna la tête vers la droite, vira sur l’aile et se cambra dans l’exaltation d’une course contre le vent, le sentant gémir sur son corps en une rapide caresse. Il n’y avait aucun bruit, hormis le rugissement du vent dans ses ailes. La pression somatique du vent sur tout son corps était un massage subtil, sensuel. Elle le sentait à travers le costume moulant comme si elle était nue, ce qu’elle aurait tant voulu. Cette impression était renforcée par la qualité de la tenue. Il y avait trois ans qu’elle avait celle-ci, et elle lui allait comme un gant. C’était merveilleux de la retrouver.

Elle monta à la façon d’un cerf-volant et replongea, effectuant une figure appelée la Chute de Jésus. Mille mètres de chute libre, écarter les ailes et donner des coups de queue, comme un dauphin, pour accélérer le redressement dans le vent gémissant, hurlant. Elle franchit le niveau du plateau à une vitesse vertigineuse. Le bord de la falaise marquait la limite du plongeon et le moment d’amorcer le rétablissement, parce que, si haute que soit la falaise, à cette allure le fond de la faille vous arrivait comme un coup mortel en plein visage, et il fallait un moment pour redresser, malgré toute sa force, son habileté, son sang-froid – et l’aide du costume. Elle cambra le dos, étendit les ailes et sentit la tension dans ses pectoraux et ses biceps, une pression terrible alors même que sa tenue amplifiait ses mouvements en raison logarithmique de l’effort fourni. Les plumes de la queue pointées vers le bas – piquer –, quatre grands coups d’aile et elle esquiva le sol sablonneux du gouffre de si peu qu’elle aurait pu y ramasser une souris.

Elle vira et remonta en spirale dans les nuages en formation. Le vent était erratique aujourd’hui, et c’était un plaisir enivrant que d’y évoluer. C’était le sens de la vie, le but de l’univers : la joie pure, l’oubli de soi, l’esprit réduit à l’état de miroir du vent. L’exubérance. Elle volait comme un ange, selon leur expression. On volait parfois comme un bourdon, parfois comme un oiseau. Et puis, exceptionnellement, on volait comme un ange. Ça faisait si longtemps…

Elle se ressaisit et redescendit doucement le long de la paroi vers le Belvédère. Elle en avait plein les bras. Soudain, elle repéra un faucon. Comme beaucoup d’hommes-oiseaux, lorsqu’il y avait un volatile en vue, elle le suivait, l’observait avec une attention dont aucun ornithologiste n’eût fait preuve, copiant le moindre de ses battements d’aile dans l’espoir d’apprendre le génial secret du vol. Parfois, un faucon tournait innocemment au-dessus de la falaise à la recherche d’une proie, et toute une escadrille d’hommes-oiseaux se lançait à sa poursuite, étudiant chacun de ses mouvements, essayant de les reproduire. C’était amusant.