Elle faisait à présent de l’ombre au faucon. Tournant quand il tournait, imitant la position de ses ailes et de sa queue. Sa maîtrise des airs était un don qu’elle mourait d’envie d’avoir et n’aurait jamais. Mais elle pouvait toujours essayer : le soleil brillant dans les nuages qui filaient dans le ciel indigo, le vent sur son corps, les petits orgasmes ventraux de l’apesanteur quand elle stoppait net sa descente… Des moments éternels sans une pensée. Le meilleur, le plus pur usage du temps humain.
Mais le soleil descendait à l’ouest et elle commençait à avoir soif, alors elle laissa le faucon vivre sa vie et retourna en décrivant de grandes arabesques paresseuses vers le Belvédère, ponctua son atterrissage d’un coup d’aile, d’un pas, en plein sur Kokopelli, comme si elle n’était jamais partie.
Derrière l’aire de vol se trouvait un quartier appelé Topside, un entassement de dortoirs et de restaurants bon marché, essentiellement fréquentés par les hommes-oiseaux et les touristes qui venaient les regarder, et tout ce monde-là mangeait, buvait, faisait la fête, parlait, dansait et cherchait quelqu’un avec qui passer la soirée. Ses compagnons de vol, Rose, Imhotep, Ella et Estavan, étaient à l’Adler Hofbrauhaus, déjà bien éméchés et ravis de la revoir. Ils prirent un verre pour fêter leurs retrouvailles, puis ils allèrent au Belvédère et s’assirent sur la rambarde pour bavarder, échanger les dernières nouvelles, se passer un énorme pétard à la pandorphe, faire des commentaires égrillards sur les gens qui passaient sous la rambarde et appeler les amis repérés dans la foule.
Pour finir, ils quittèrent le Belvédère et descendirent se mêler à la foule de Topside. Ils firent lentement la tournée des bars et entrèrent dans une maison de bains. Ils s’entassèrent dans le vestiaire pour se déshabiller et s’aventurèrent tout nus dans le sombre dédale humide et chaud, de l’eau jusqu’à la taille, les chevilles, la poitrine – chaude, froide, tiède –, se séparant, se retrouvant, faisant l’amour avec des étrangers à peine entrevus, Zo passant lentement d’un partenaire à un autre, jouissant, ronronnant avec volupté lorsque son corps se nouait sur lui-même et que son esprit l’abandonnait. Le sexe, le sexe, il n’y avait rien de meilleur, sauf voler, ce qui y ressemblait beaucoup : une ivresse de tout le corps, tel un écho du big bang, ce premier orgasme. La joie de voir les étoiles dans le ciel, au-dessus de sa tête, de sentir l’eau chaude, et ce garçon entrer en elle, y rester, presque dur, se raidir trois minutes plus tard et se cambrer à nouveau en riant à l’approche d’un orgasme éblouissant. Après ça, elle pataugea jusqu’à la pénombre du bar où elle retrouva les autres, Estavan déclarant que le troisième orgasme de la nuit était généralement le meilleur, avec son exquise approche vers le moment crucial, et encore assez de sperme à éjaculer.
— Après, ça reste pas mal, mais ça demande plus d’effort. Y a du retard à l’allumage, et puis c’est plus comme le troisième, de toute façon.
Zo, Rose et les autres femmes approuvèrent et dirent que dans ce domaine comme dans bien d’autres les femmes étaient avantagées. En une nuit aux bains elles avaient généralement plusieurs orgasmes merveilleux, et encore, ce n’était rien à côté du status orgasmus, une sorte d’orgasme continu qui pouvait durer une demi-heure avec un peu de chance et un bon partenaire. C’était toute une technique qu’elles étudiaient assidûment, mais ça restait plus un art qu’une science, ils étaient tous d’accord là-dessus : il fallait planer, mais pas trop, en groupe mais pas trop nombreux… Ils étaient devenus assez bons à cet exercice, dirent-ils à Zo, et Zo demanda allègrement à en avoir la preuve.
— Allez, faites-moi la table.
Estavan poussa un hurlement, et ils allèrent tous ensemble dans une pièce où une grande table était entourée d’eau. Imhotep s’allongea dessus, afin de servir de matelas humain à Zo. Les autres la soulevèrent, l’allongèrent sur lui, et tout le groupe s’occupa d’elle, une langue dans chaque oreille et dans sa bouche, des mains, des lèvres et des organes génitaux partout. Ce ne fut bientôt plus qu’une masse indifférenciée de sensations érotiques, un environnement sexuel total. Zo ronronnait tout haut. Puis, quand elle commença à jouir, s’arquant comme sous la violence d’une crampe, rompant le contact avec Imhotep, ils continuèrent, mais plus subtilement, à l’exciter, pour ne pas la laisser retomber. Elle était au septième ciel, elle volait, le contact d’un petit doigt la faisait repartir, tant et si bien qu’elle s’écria : « Arrêtez, je n’en peux plus ! » Ils éclatèrent de rire, répondirent : « Mais si, mais si ! » et son orgasme se poursuivit jusqu’à ce que les muscles de son estomac finissent par se nouer pour de bon. Elle se laissa alors brutalement rouler à bas d’Imhotep. Rose et Estavan durent la rattraper. Elle ne tenait plus debout. Quelqu’un dit qu’elle avait joui pendant vingt minutes. Il lui avait semblé que ça durait deux minutes, ou l’éternité. Elle avait mal à tous les muscles du ventre, des fesses et des cuisses.
— Bain froid, balbutia-t-elle, et elle se traîna dans la pièce voisine.
Après la table, peu de choses avaient encore un attrait aux bains. Tout orgasme supplémentaire était une souffrance. Elle aida à tabler Estavan et Xerxes, puis une femme mince qu’elle ne connaissait pas. Bon, c’était amusant au début, mais ça finissait par devenir lassant. La chair, la chair, la chair. Parfois, après la table, on en réclamait encore. Toujours plus. Ou bien on ne voyait plus que de la peau, des poils, de la chair, des choses qui rentraient, des choses dans lesquelles on entrait. Quel intérêt ?
Elle alla au vestiaire, se rhabilla, sortit. C’était le matin. Le soleil brillait sur les plaines dénudées de Lunae. Elle plana à travers les rues vides vers son hôtel, elle se sentait détendue, propre, somnolente. Un gigantesque petit déjeuner, se jeter sur son lit, dormir voluptueusement.
Mais Jackie était au restaurant de l’hôtel.
— Hé, mais c’est notre Zoya !
Elle avait toujours détesté le nom que Zo s’était choisi.
— Tu m’as suivie ? demanda Zo, surprise.
— C’est aussi ma coop, je te rappelle, répondit Jackie d’un air écœuré. Pourquoi n’es-tu pas venue me voir en arrivant ?
— J’avais envie de voler.
— Ce n’est pas une excuse.
— Je ne cherche pas d’excuse.
Zo s’approcha du buffet, remplit une assiette d’œufs brouillés et de muffins. Elle retourna à la table de Jackie, lui planta un baiser sur le sommet du crâne.
— Tu as l’air en forme.
En fait, elle avait l’air plus jeune que Zo, avec sa peau boucanée par le soleil. Elle avait l’air plus jeune, mais comme momifiée. On aurait dit une sœur jumelle de Zo qui aurait passé des années dans un bocal. Zo ignorait combien de fois elle avait subi le traitement de longévité – elle ne voulait pas le lui dire –, mais d’après Rachel elle essayait toutes les nouvelles variantes, il en sortait deux ou trois par an, et elle se faisait administrer le régime de base tous les trois ans au moins. Résultat, bien qu’elle soit dans sa cinquième décennie martienne, on l’aurait prise pour une fille de la génération de Zo, en dehors de ce côté embaumé, qui était moins physique que mental – une lueur dans le regard, une certaine dureté, une raideur, une méfiance ou une lassitude. C’était dur d’être la femelle alpha, plus dur d’année en année, un combat héroïque. Sa condition avait laissé des traces visibles, sa peau pouvait être lisse comme celle d’un bébé, elle pouvait être toujours aussi belle – ça, il n’y avait pas à dire –, elle commençait à vieillir. Bientôt, les jeunes gens qu’elle menait par le bout du nez lui tourneraient le dos et s’éloigneraient.