En attendant, elle avait encore une sacrée présence, et en ce moment précis, elle semblait d’assez mauvaise humeur. Les gens donnaient l’impression de craindre qu’elle les foudroie du regard, ce qui faisait rigoler Zo. Ce n’était peut-être pas la façon la plus courtoise de fêter les retrouvailles avec sa mère bien-aimée, mais que voulez-vous ? Elle était trop bien dans sa peau pour s’énerver. Enfin, rire au nez de sa mère n’était peut-être pas la meilleure chose à faire quand même.
Jackie la regarda avec froideur jusqu’à ce qu’elle reprenne son sérieux.
— Raconte-moi comment ça s’est passé sur Mercure.
Zo haussa les épaules.
— Je te l’ai dit. Ils se croient investis de la mission de donner le soleil au système solaire extérieur ; ça leur a monté à la tête.
— J’imagine qu’ils auraient bien besoin d’énergie solaire, là-bas.
— L’énergie peut toujours être utile, mais les satellites extérieurs devraient pouvoir en générer autant que nécessaire, maintenant.
— Les Mercuriens restent donc avec leurs métaux.
— Exactement.
— Et que souhaitent-ils en échange ?
— Tout le monde désire la liberté. Aucun de ces nouveaux petits mondes n’est assez grand pour se suffire à lui-même, alors s’ils veulent rester libres il faut bien qu’ils aient une monnaie d’échange. Mercure a l’énergie solaire et les métaux, les astéroïdes ont les métaux, les satellites extérieurs ont des gazéifiables à défaut d’autre chose. Chacun conditionne ce qu’il a de plus précieux et tente de le monnayer contre une alliance pour éviter la domination par Mars ou la Terre.
— Il ne s’agit pas de domination.
— Bien sûr que non, fit Zo, parfaitement impassible. Mais les grands mondes, tu sais ce que c’est…
— Certes, acquiesça Jackie. Sauf que, additionnés, tous ces petits mondes seraient grands, eux aussi.
— Qui s’en chargerait ? rétorqua Zo.
Jackie ignora la question. La réponse était évidente : Jackie. Elle était engagée dans une partie de bras de fer dont l’enjeu pouvait se résumer au contrôle de Mars. Elle s’efforçait de préserver leur planète de l’invasion terrestre. Et tandis que l’humanité continuait à se répandre dans le système solaire, Jackie considérait les nouvelles petites colonies comme des atouts dans son jeu. S’ils n’étaient pas assez nombreux, l’issue de la partie risquait de s’en trouver modifiée.
— Il n’y a vraiment pas de quoi s’en faire pour Mercure, la rassura Zo. C’est un trou perdu dirigé par un culte. Il ne s’y installera jamais beaucoup de gens. Même si nous réussissons à les embrigader, ils ne pèseront pas lourd.
Jackie arbora une expression d’infinie lassitude, comme si l’analyse de Zo était puérile, comme s’il y avait sur Mercure des sources de pouvoir occulte. C’était irritant, mais Zo se garda bien de trahir son agacement.
Antar arriva. Il eut un sourire en les repérant, s’approcha et donna un rapide baiser à Jackie, un plus long à Zo. Ils firent des messes basses, Jackie et lui, pendant un moment, puis Jackie lui signifia son congé.
Zo y vit une nouvelle preuve de l’autoritarisme de Jackie. Faire venir Antar pour rien ; c’était un abus de pouvoir fréquent chez de nombreuses femmes nisei, des femmes qui avaient grandi dans des familles patriarcales et en voulaient aux hommes. Elles n’avaient toujours pas compris que le patriarcat n’était plus rien et n’avait peut-être jamais eu d’importance, qu’il avait toujours été soumis à l’étau de la loi utérine, dont la puissance biologique agissait hors du patriarcat, que la simple politique ne pouvait contrôler. L’emprise féminine sur le plaisir sexuel masculin, sur la vie tout court, était aussi réelle pour les patriarches que pour n’importe qui, malgré toutes leurs répressions, leur peur de la femme qui s’était traduite de tant de façons, le purdah, l’excision, le bandage des pieds, etc. C’était en fait une réaction défensive brutale, un combat d’arrière-garde, perdu d’avance. Cela avait fonctionné un certain temps, sans doute, mais c’était irrémédiablement terminé. Les malheureux hommes devaient se battre tout seuls, maintenant, et c’était un combat ardu. Les femmes comme Jackie leur menaient la vie dure. Les femmes comme Jackie aimaient ça.
— Je veux que tu ailles dans le système uranien, disait Jackie. Ils commencent juste à s’installer là-bas, et je veux les tenir dès le début. Tu pourras dire deux mots aux Galiléens aussi. Ils sortent du rang.
— Il faudrait que je travaille un peu pour la coop, fit Zo, ou il va devenir évident que ce n’est qu’une façade.
Après des années passées à courir avec une coop de farouches basée sur Lunae, elle avait rejoint une coop qui servait en partie de couverture à Mars Libre, lui permettant, à elle ainsi qu’aux autres opérationnels, de réserver leur activité principale au parti sans que ça se voie. La coop de Zo construisait et installait des écrans de cratères, mais elle n’avait pas accompli une seule vraie mission pour eux depuis plus d’un an.
Jackie acquiesça.
— Consacre-leur un peu de temps et pose un congé. D’ici un mois, par là.
— Okay.
Zo s’intéressait aux satellites extérieurs, aussi ce projet lui convenait-il. Mais Jackie eut un simple hochement de tête, comme s’il était impensable que Zo puisse ne pas être d’accord. Sa mère n’était pas une personne très imaginative, au bout du compte. Aucun doute que Zo devait cette qualité à son père, Ka le bénisse. Zo ne voulait pas savoir qui c’était ; à ce stade, ça n’aurait été qu’une hypothèque sur sa liberté, mais elle éprouvait une vague de gratitude envers lui pour ses gènes, pour lui avoir épargné d’être en tout point identique à Jackie.
Zo se leva, trop épuisée pour supporter sa mère plus longtemps.
— Tu as l’air fatiguée, et je suis crevée, dit-elle. Je t’aime. Tu devrais peut-être te refaire administrer le traitement, ajouta-t-elle en l’embrassant sur la joue.
Sa coop était basée dans le cratère Moreux, dans les Protonilus Mensae, entre Mangala et Bradbury Point. C’était un vaste cratère qui ponctuait la longue pente du Grand Escarpement à l’endroit où il descendait vers la péninsule de Boone’s Neck. La coop se consacrait au développement de nouvelles fibres moléculaires destinées à remplacer les bâches des anciennes tentes. Celle qu’ils avaient installée sur Moreux était le dernier cri du génie génétique. Sa matière – du polyhydroxybutyrate – était extraite d’une variété de soja modifiée afin de produire le PHB dans ses chloroplastes. Sa structure retenait l’équivalent de la couche osmotique quotidienne, ce qui avait pour effet d’accroître de près de trente pour cent la densité de l’air dans le cratère et d’en élever sensiblement la température. Les bâches de ce genre permettaient aux biomes de supporter le passage brutal de la tente à l’air libre, et créaient, quand elles étaient installées de façon permanente, des mésoclimats agréables à des altitudes ou des latitudes élevées. Moreux était situé sur le quarante-troisième parallèle, et les hivers hors du cratère seraient toujours rigoureux. Grâce à la bâche, ils cultivaient une forêt tropicale constituée de plantes exotiques obtenues par génie génétique à partir de spécimens recueillis sur les pentes des volcans d’Afrique de l’Est, de Nouvelle-Guinée et de l’Himalaya. Les journées étaient très chaudes, l’été, au fond du cratère, et les arbres en fleurs, hérissés de redoutables épines, répandaient un parfum suave.