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Les habitants du cratère vivaient dans des appartements spacieux forés dans l’arc nord du bord, sur quatre niveaux de balcons en terrasses, dont les baies vitrées surplombaient les vertes frondaisons de la forêt du Kilimandjaro située en dessous. Les balcons étaient baignés par le soleil en hiver, et ombragés par des treillis couverts de vigne vierge en été, quand la température diurne montait jusqu’à 305 degrés kelvin et que les gens parlaient vaguement de troquer la bâche contre une autre, moins isolante, afin de permettre à la chaleur de s’échapper, ou de trouver le moyen de la rouler comme une bâche de piscine en été.

Zo passait le plus clair de son temps sur le tablier extérieur ou dessous, expédiant le maximum de travail avant de repartir pour les satellites extérieurs. Sa mission était intéressante, cette fois. Elle l’amenait à faire de longs voyages souterrains dans des galeries minières, à suivre les veines et les filons. L’impact avait créé toutes sortes de roches métamorphiques utiles, et le tablier du cratère regorgeait de minéraux utilisables dans les usines de gaz à effet de serre. La coop travaillait sur de nouvelles méthodes de forage qui n’altéreraient en rien la surface alors que l’on exploiterait intensivement le régolite du sous-sol. Tout en s’efforçant de réaliser des améliorations commercialisables, elle extrayait certaines matières premières utilisées pour la fabrication des bâches. La majeure partie du travail était évidemment effectuée par des robots, mais il y aurait toujours dans les activités minières des tâches que les hommes feraient mieux. Zo adorait fouiller dans les profondeurs obscures de Mars, passer toute la journée dans les boyaux de la planète, entre de grandes plaques de roche noire, rugueuse, piquetée de cristaux que les puissantes lampes faisaient étinceler. Examiner des échantillons, explorer de nouvelles galeries, se faufiler entre les colonnes de magnésium placées par les excavateurs robots. Travailler comme une troglodyte, chercher des trésors rares sous terre. Puis émerger de la cabine de l’ascenseur, cligner des yeux comme une chouette dans la lumière aveuglante de la fin de l’après-midi, l’air couleur de bronze, saumon, ambré. Le soleil qui brillait dans le ciel violacé comme un vieil ami les réchauffait alors qu’ils gravissaient la pente du tablier vers la porte donnant sur le bord, la forêt ronde de Moreux s’étendant à leurs pieds, un monde perdu, peuplé de jaguars et de vautours. Une fois sous la bâche, un téléphérique les emportait vers les habitations, mais Zo préférait généralement aller à la loge de garde, ôter sa tenue d’homme-oiseau de son casier, l’enfiler, tirer le zip et courir au bout d’une plate-forme d’envol, étendre les ailes et voler en spirales paresseuses vers la ville basse du bord nord. Puis dîner sur l’une des terrasses en regardant les perroquets et les cacatoès filer en tous sens dans l’espoir de chiper quelque chose à manger. Il y avait des vies plus désagréables. Et elle dormait comme un bébé.

Un jour, un groupe de spécialistes de l’atmosphère vinrent voir combien d’air filtrait de la bâche de Moreux dans la chaleur du plein midi, en été. Il y avait un certain nombre de vieux dans le groupe, des gens aux yeux rouges et aux manières diffuses des aréologistes qui avaient passé beaucoup de temps sur le terrain. L’un de ces issei, un petit homme chauve au nez crochu et à la peau ridée comme les tortues qui rampaient sur le fond du cratère, était Sax Russell, l’un des personnages les plus célèbres de l’histoire de Mars. Zo le regarda en ouvrant de grands yeux. Elle n’en revenait pas. C’était comme s’il était sorti d’un livre d’histoire pour lui dire bonjour, comme si George Washington ou Archimède lui était tombé dessus, fantôme du passé vivant toujours parmi eux, en permanence confondu par tous les nouveaux développements.

Pour être confondu, Russell était confondu. Il assista à la réunion d’orientation dans un total ébahissement, laissa les questions sur l’atmosphère à ses collègues et passa son temps à regarder la forêt sous la ville. Quand quelqu’un, au dîner, lui présenta Zo, il la regarda en clignant des yeux avec la vague intelligence d’une tortue.

— J’ai eu votre mère comme élève, dans le temps.

— Oui, répondit Zo.

— Vous voulez bien me faire visiter le fond du cratère ? demanda-t-il.

— Généralement, je vole au-dessus, répondit Zo, surprise.

— J’espérais faire ça à pied, fit-il en clignant des yeux de plus belle.

C’était tellement nouveau qu’elle accepta de le guider.

Ils partirent à la fraîche, en suivant l’ombre du bord est. Des ochromes et des halimodendrons se rejoignaient au-dessus de leur tête, formant un dais élevé dans lequel des lémuriens bondissaient en poussant des cris. Le vieil homme marchait lentement tout en regardant les créatures insouciantes de la forêt. Il parlait peu, sauf pour demander à Zo le nom des arbres et des fougères. Elle ne put lui dire que celui des oiseaux.

— Le nom des plantes m’entre par une oreille et me ressort par l’autre, admit-elle sans complexe. Mais je pense que ça m’aide à mieux les voir, ajouta-t-elle en voyant son front se plisser à cette idée.

— Vraiment. (Il regarda autour de lui comme pour expérimenter cette technique.) Vous voulez dire que vous ne voyez pas les oiseaux aussi bien que les plantes ?

— Ils sont différents. Ce sont mes frères et mes sœurs, ils doivent avoir un nom. Ça fait partie d’eux-mêmes. Mais toutes ces choses-là… fit-elle en englobant d’un geste les frondes vertes qui les entouraient, les fougères géantes sous les arbres en fleurs. Elles n’ont pas vraiment de nom. On leur en invente, mais ça ne sert à rien.

Il médita sa réponse.

— Où volez-vous ? demanda-t-il, un kilomètre plus loin dans la piste envahie par la végétation.

— Partout.

— Vous avez des endroits favoris ?

— J’aime bien le Belvédère d’Echus.

— Les courants ascendants sont bons ?

— Excellents. C’est là que j’étais quand Jackie m’est tombée dessus et m’a remise au travail.

— Ce n’est pas votre travail ?

— Oh si, si, mais ma coop est en pointe pour l’application du temps partiel.

— Ah ! Alors vous allez rester là un moment ?

— Seulement jusqu’au départ de la navette pour Galilée.

— Vous comptez émigrer ?

— Non, non. Juste faire un tour. Pour Jackie. En mission diplomatique.

— Ah ! Vous irez voir Uranus ?

— Oui.

— Je voudrais bien voir Miranda.

— Moi aussi. C’est un peu pour ça que je vais là-bas.

— Ah !

Ils traversèrent un ruisseau en posant les pieds sur des pierres plates émergées. Les oiseaux s’appelaient, les insectes bourdonnaient. Le soleil baignait tout le bol intérieur du cratère, maintenant, mais, sous le dais de la forêt, il faisait encore frais. L’air était troué par des colonnes et des câbles de lumière jaune, inclinés. Russell s’accroupit pour regarder au fond de la rivière qu’ils venaient de traverser.

— Comment était ma mère quand elle était petite ? demanda Zo.

— Jackie ?

Il réfléchit. Ça faisait si longtemps… Au moment où Zo concluait avec exaspération qu’il avait oublié sa question, il répondit :

— Elle courait vite. Elle posait sans arrêt des questions. Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? J’aimais bien ça. C’était l’aînée de cette génération d’ectogènes, je crois. Leur chef, en tout cas.

— Elle était amoureuse de Nirgal ?

— Je ne sais pas. Pourquoi, vous avez rencontré Nirgal ?