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— Il me semble. Avec les farouches, une fois. Et Peter Clayborne, elle était amoureuse de lui ?

— Amoureuse ? Après, plus tard, peut-être. Quand ils étaient plus vieux. À Zygote, je ne pense pas.

— Vous ne m’aidez pas beaucoup.

— Non.

— Vous avez tout oublié ?

— Pas tout. Mais ce dont je me souviens est… difficile à exprimer. Je me rappelle que Jackie m’avait posé des questions sur John Boone, un jour, exactement comme vous m’en posez sur elle. Elle m’interrogeait souvent. Elle était contente d’être sa petite-fille. Elle était fière de lui.

— Elle l’est encore. Et je suis fière d’elle.

— Et… je l’ai vue pleurer, une fois.

— Pourquoi ? Et ne me répondez pas que vous ne savez pas !

Il en resta abasourdi. Pour finir, il leva les yeux vers elle et la regarda avec un sourire presque humain.

— Elle était triste.

— Quel scoop !

— Parce que sa mère était partie. Esther ?

— C’est ça.

— Kasei et Esther avaient rompu. Esther était partie pour… je ne me rappelle plus. Mais Kasei et Jackie étaient restés à Zygote, et un jour où je faisais cours, elle est arrivée à l’école en avance. Elle demandait toujours pourquoi. Ce jour-là aussi elle m’a demandé pourquoi. Au sujet de Kasei et d’Esther. C’est là qu’elle s’est mise à pleurer.

— Que lui avez-vous dit ?

— Je ne… rien, j’imagine. Je ne savais pas quoi lui dire. Hum… Je me demande s’il n’aurait pas mieux valu qu’elle suive Esther. Le lien avec la mère est crucial.

— Bah !

— Vous n’êtes pas d’accord ? Je pensais que toutes les jeunes indigènes comme vous étaient sociobiologistes.

— C’est quoi, ça ?

— Euh… ce sont des gens qui croient que la plupart des données culturelles ont une explication biologique.

— Oh non ! Sûrement pas. Nous sommes beaucoup plus libres que ça. La maternité peut revêtir toutes sortes d’aspects. Certaines mères ne sont que des incubatrices.

— C’est bien possible.

— Vous pouvez me croire sur parole.

— … en tout cas, Jackie pleurait.

Ils poursuivirent leur promenade en silence. Comme dans bon nombre de grands cratères, il y avait à Moreux plusieurs bassins hydrographiques en forme de part de tarte qui convergeaient vers un marais et un lac centraux. Le lac était petit, en forme de rognon, incurvé autour des buttes rugueuses, basses, d’un complexe de monticules centraux. Zo et Russell sortirent de l’abri des arbres et suivirent une piste mal tracée qui s’engageait dans d’immenses herbes. Ils se seraient vite perdus sans le cours d’eau, qui serpentait d’abord dans une prairie puis vers le lac boueux. Même la prairie disparaissait sous les herbes, de grandes touffes rondes bien plus hautes qu’eux, de sorte qu’ils ne voyaient souvent rien d’autre, en dehors du ciel. Les longues herbes luisaient dans la lumière éclatante, lilas, de la mi-journée. Russell emboîtait le pas à Zo, ses lunettes rondes faisant comme des miroirs dans son visage, si bien que lorsqu’il tournait la tête, les touffes d’herbe se reflétaient dedans. Il avait l’air complètement ahuri, sidéré par ce qui l’entourait, et il marmonnait dans un vieux bloc-poignet qui pendait au bout de son bras comme une menotte.

Une dernière boucle avant le lac avait donné naissance à une jolie plage de sable et de gravier. Après s’être assurée, du bout d’un bâton, que ce n’était pas une zone de sables mouvants, Zo enleva son maillot trempé de sueur et s’engagea dans l’eau, qui était d’une fraîcheur agréable à quelques mètres du rivage. Elle plongea, nagea sous l’eau, se cogna la tête. Il y avait un rocher au fond. Elle l’escalada et plongea de là trois ou quatre fois, se redressant juste après être entrée dans l’eau. Ce plongeon difficile et gracieux lui procurait au creux de l’estomac une agréable sensation d’apesanteur. Elle n’avait jamais éprouvé une sensation non orgasmique aussi proche de l’orgasme. Elle plongea ainsi plusieurs fois, jusqu’à ce que l’impression disparaisse, et qu’elle soit rafraîchie. Puis elle ressortit du lac, s’allongea sur le sable, sentit sa chaleur et le rayonnement solaire la cuire sur les deux faces. Un vrai orgasme aurait été parfait, mais elle avait beau être étalée devant lui comme un atlas du sexe, Russell était assis en tailleur au bord de l’eau, apparemment absorbé par la boue. Il était tout nu à part ses lunettes et son bloc-poignet, petit primate ratatiné, tanné comme un paysan, chauve, comme l’image qu’elle se faisait de Gandhi ou de l’Homo habilis. Il était tellement différent, si antique et petit, qu’il réussissait à être un peu excitant à sa façon : le mâle d’une espèce de tortue sans carapace. Elle écarta l’un de ses genoux, fit basculer son bassin dans une posture d’offrande. Impossible de s’y méprendre. Le soleil était chaud sur sa vulve exposée.

— Quelle boue stupéfiante, dit-il. Je n’ai jamais vu un biome pareil.

— Ah bon.

— Ça vous plaît ?

— Le biome ? J’imagine. Il fait un peu chaud, il y a un peu trop de plantes, mais c’est intéressant. Ça change.

— Alors vous n’êtes pas contre. Vous n’êtes pas Rouge.

— Rouge ? dit-elle en riant. Moi, je suis une libérale.

Il réfléchit à sa réponse.

— Vous voulez dire que les Verts et les Rouges ne sont plus une division politique contemporaine ?

Elle eut un geste de la main englobant l’herbe de la pampa et les halimodendrons qui bordaient la prairie.

— Comment pourraient-ils l’être ?

— Très intéressant, fit-il en s’éclaircissant la gorge. Quand vous irez sur Uranus, vous pourriez emmener une amie ?

— Peut-être, fit Zo en reculant un peu les hanches.

Il saisit l’allusion et, au bout d’un moment, se pencha et commença à caresser la cuisse qui se trouvait le plus près de lui. Ça faisait la même impression que de petites pattes de singe, intelligent, avisé. Sa main disparaissait complètement dans sa toison pubienne, phénomène qu’il parut apprécier, car il le répéta plusieurs fois et entra en érection. Elle serra fortement son pénis dans sa main tout en jouissant. C’était loin de valoir la table, évidemment, mais un orgasme était toujours bon à prendre, surtout dans la pluie chaude du soleil. Et bien qu’il la prenne d’une façon basique, il ne manifesta pas ce penchant pour la jouissance simultanée que tant de vieux affectaient, sentimentalisme qui interférait avec le plaisir beaucoup plus intense que l’on pouvait éprouver l’un après l’autre. Quand elle eut cessé de vibrer, elle roula sur le côté et prit son sexe dans sa bouche – comme un index, elle pouvait l’entourer complètement avec sa langue – tout en lui procurant une bonne vue de son corps. Elle s’arrêta une fois pour se regarder : grande, riche, des courbes pleines, et constata qu’elle avait les hanches presque aussi larges que ses épaules à lui. Puis elle se remit à la tâche, vagina dentata, quelle connerie que ces mythes patriarcaux terrifiants, les dents étaient complètement superflues, un python, un pilon avaient-ils besoin de dents ? Vous prenez ces pauvres créatures par le zizi et vous serrez jusqu’à ce qu’ils se mettent à pleurnicher, que voulez-vous qu’ils fassent ? Ils pouvaient tenter de rester hors d’atteinte, mais comme c’était l’endroit où ils avaient le plus envie d’être, ils erraient dans la confusion pathétique et le déni de ce double lien. Et se plaçaient à portée des dents, de toute façon, à la première occasion. Elle le mordilla, pour lui rappeler la situation, puis le laissa jouir. Les hommes avaient de la chance de ne pas être télépathes.

Après ça, ils plongèrent à nouveau dans le lac, et se rassirent sur le sable où il tira un pain de son paquetage. Ils rompirent la miche en deux et mangèrent.