Выбрать главу

— Vous ronronniez, tout à l’heure ? demanda-t-il entre deux bouchées.

— Mm hmm.

— Vous vous êtes fait insérer ce caractère génétique ?

Elle hocha la tête, avala.

— La dernière fois que j’ai subi le traitement.

— Ce sont des gènes de chat ?

— De tigre.

— Ah !

— Ça se traduit par une petite modification du larynx et des cordes vocales. Vous devriez essayer, c’est vraiment agréable.

Il clignait des yeux. Il ne répondit pas.

— Qui est l’amie que vous voudriez que j’emmène sur Uranus ?

— Ann Clayborne.

— Ah ! Votre vieille Némésis.

— Quelque chose dans ce goût-là.

— Qu’est-ce qui vous fait penser qu’elle viendra ?

— Il se peut qu’elle refuse. Mais il est possible aussi qu’elle accepte. Michel dit qu’elle essaie des nouvelles choses, et Miranda devrait l’intéresser. Une lune fendue par un impact, puis ressoudée, la lune et le projectile solidarisés. C’est une image que je… je voudrais qu’elle voie ça. Toute cette roche, vous comprenez. Elle adore les pierres.

— Il paraît, oui.

Russell et Clayborne, le Vert et la Rouge, deux des plus célèbres antagonistes des premières années de la colonisation. Les premières années… Une situation claustrophobique dont la seule idée faisait frémir Zo. L’expérience avait manifestement fragmenté l’esprit de tous ceux qui l’avaient endurée. Puis Russell avait été encore plus ébranlé par la suite, si elle se souvenait bien. Mais elle mélangeait un peu les détails de la saga mélodramatique des Cent Premiers : la Grande Tempête, la colonie perdue, les trahisons de Maya. Cette longue séquelle de conflits, d’aventures, de meurtres et de révoltes. Des histoires sordides, entrecoupées de rares moments de joie, pour ce qu’elle en savait. Comme si les vieux avaient été des bactéries anaérobies, vivant dans le poison, excrétant lentement les conditions nécessaires à l’émergence d’une vie totalement oxygénée.

Sauf peut-être pour Ann Clayborne qui paraissait, d’après ce qu’elle avait entendu dire, avoir compris que pour vivre heureux dans un monde rocheux, il fallait aimer les pierres. Zo aimait cette attitude.

— Je lui en parlerai, bien sûr, dit-elle. À moins que vous ne préfériez le faire ? Ça vaudrait peut-être mieux. Dites-lui que je suis d’accord. On lui trouvera toujours de la place dans le groupe diplomatique.

— C’est un groupe de Mars Libre ?

— Oui.

— Hum, hum.

Il lui posa des questions sur l’ambition politique de Jackie, et elle répondit comme elle put, en regardant son corps et ses courbes, les muscles durs lissés par la graisse sous la peau – les hanches encadrant le ventre, le nombril, la toison pubienne, noire, bouclée (elle en chassa quelques miettes d’un revers de main), les longues cuisses puissantes. Le corps des femmes était beaucoup plus harmonieusement proportionné que celui des hommes. Michel-Ange s’était trompé sur toute la ligne, encore que son David plaidât assez bien pour sa cause. Un corps d’homme-oiseau s’il y en avait jamais eu un.

— Dommage que nous ne puissions rentrer en volant, dit-elle.

— Je ne sais pas voler avec une tenue d’homme-oiseau.

— Je vous aurais pris sur mon dos.

— Vraiment ?

Elle lui jeta un rapide coup d’œil. Trente ou trente-cinq kilos tout au plus…

— Vraiment. Ça dépend de la tenue.

— Ces tenues sont capables de choses stupéfiantes.

— Elles ne sont pas seules en jeu.

— Non. Mais nous n’avons pas été conçus pour voler. Avec nos os lourds et tout ça, vous voyez ce que je veux dire.

— Oh oui, je vois. Il est vrai qu’elles nous sont indispensables. Mais elles ne suffisent pas.

— Oui. C’est intéressant de voir la taille que les gens peuvent atteindre, dit-il en la regardant.

— Surtout leurs organes génitaux.

— Vous croyez ?

Elle s’esclaffa.

— Je disais ça pour vous taquiner.

— Ah !

— Cela dit, il serait logique de voir grandir les organes soumis à une utilisation accrue, non ?

— Oui. J’ai lu que la capacité thoracique avait augmenté.

— La faible densité de l’air, hein ? dit-elle en riant.

— Sans doute. C’est vrai dans les Andes, en tout cas. La distance séparant la colonne vertébrale du sternum est presque deux fois plus importante chez les indigènes des Andes que chez ceux qui vivent au niveau de la mer.

— Vraiment ! Ils auraient une cage thoracique d’oiseau, alors ?

— Quelque chose comme ça.

— Ajoutez-y de gros pectoraux, de gros seins…

Il ne répondit pas.

— Nous évoluons donc vers une espèce voisine des oiseaux.

Il secoua la tête.

— C’est phénotypique. Si vous éleviez vos enfants sur la Terre, leur poitrine reprendrait son volume normal.

— Je doute d’avoir jamais des enfants.

— Ah… À cause du problème de surpopulation ?

— Oui. Il faudrait que les issei comme vous commencent à mourir. Tous ces nouveaux petits mondes ne nous servent pas à grand-chose. La Terre et Mars deviennent des fourmilières. Vous nous avez pris notre monde. Vous êtes des kleptoparasites.

— C’est un terme redondant.

— Non. Il désigne les animaux qui volent la nourriture de leurs jeunes pendant les hivers exceptionnellement durs.

— C’est bien trouvé.

— Nous devrions vous tuer quand vous atteignez cent ans.

— Ou dès que nous avons des enfants.

Elle eut un grand sourire. Il était tellement imperturbable !

— Au choix.

Il acquiesça comme si c’était une suggestion sensée. Elle rit, bien que ce soit en même temps vexant.

— Évidemment, nous ne le ferons jamais.

— Ce ne sera pas nécessaire.

— Ah bon ? Vous prévoyez de vous jeter du haut d’une falaise, comme les lemmings ?

— Non. On voit apparaître des maladies résistantes au traitement. Les plus vieux commencent à mourir. Ça devait arriver.

— Vraiment ?

— Je crois, oui.

— On trouvera bien le moyen de soigner ces nouvelles maladies, d’aller toujours plus loin, vous ne pensez pas ?

— Dans certains cas. Mais la sénescence est un phénomène complexe, et tôt ou tard…

Il haussa les épaules.

— C’est une idée sinistre, fit Zo.

Elle se leva, enfila son maillot. Il se rhabilla à son tour.

— Vous avez déjà rencontré Bao Shuyo ? demanda-t-il.

— Non. C’est qui ?

— Une mathématicienne de Da Vinci.

— Non. Pourquoi cette question ?

— Je me demandais, c’est tout.

Ils retraversèrent la forêt, s’arrêtant de temps à autre pour suivre des yeux un animal furtif. Un gros volatile sauvage, une sorte de hyène solitaire qui les regardait, plantée sur un éboulis… Zo s’aperçut qu’elle s’amusait bien. L’issei était imperméable aux taquineries, inébranlable, et son avis était imprévisible, ce qui n’était pas fréquent chez les vieux. Chez personne, en vérité. La plupart des anciens que Zo avait rencontrés semblaient particulièrement coincés dans le carcan de leurs valeurs. Et comme ils les respectaient en proportion inverse de la rigueur qui gouvernait leur existence, tous ces vieux devenaient fatalement des espèces de tartufes, des hypocrites qui l’agaçaient. Elle méprisait les vieux et leurs sacro-saintes valeurs. Mais celui-ci ne semblait pas en avoir. Il lui donnait envie de parler plus longtemps avec lui.