Quand ils regagnèrent le village, elle lui tapota le crâne.
— C’était rigolo. Je parlerai à votre amie.
— Merci.
Quelques jours plus tard, elle appela Ann Clayborne. Le visage qui apparut sur l’écran était aussi aimable qu’une tête de mort.
— Salut. Zoya Boone.
— Oui ?
— C’est mon nom, reprit Zo. C’est comme ça que je m’appelle.
— Boone ?
— La fille de Jackie.
— Ah.
Il était clair qu’elle n’aimait pas Jackie. Classique. Jackie était tellement merveilleuse que des tas de gens ne pouvaient pas la supporter.
— Je suis aussi une amie de Sax Russell.
— Ah.
Impossible de décrypter ses sentiments sur la base de cette seule syllabe.
— Quand il a su que je m’apprêtais à partir pour le système uranien, il m’a dit que ça pourrait vous intéresser de venir avec moi.
— Il a dit ça ?
— Oui. Alors je vous ai appelée. Je vais sur Jupiter et Uranus, et je compte passer deux semaines sur Miranda.
— Miranda ! s’exclama-t-elle. Qui êtes-vous, déjà ?
— Zo Boone ! Qu’est-ce que vous avez, vous êtes sénile ?
— Vous avez dit Miranda ?
— Oui. Deux semaines. Peut-être plus si ça me plaît.
— Si ça vous plaît ?
— Oui. Je ne reste pas dans les endroits moches.
Clayborne hocha la tête comme si tout cela était parfaitement logique, et Zo ajouta d’un ton à la fois solennel et moqueur, comme si elle parlait à une gamine :
— Il y a beaucoup de pierres, là-bas.
— Oui. Oh oui.
Un long silence. Zo étudia le visage sur l’écran. Décharné, ridé, comme celui de Russell, sauf que chez elle tous les plis ou presque étaient verticaux. Une tête taillée dans un tronc d’arbre.
— Je vais réfléchir, dit-elle enfin.
— Il paraît que vous essayez de nouvelles choses, lui rappela Zo.
— Comment ?
— Vous m’avez très bien entendue.
— C’est Sax qui vous a dit ça ?
— Non. J’ai parlé de vous avec Jackie.
— Je vais réfléchir, répéta-t-elle, et elle coupa la communication.
Eh bien, voilà, se dit Zo. Enfin, elle avait fait ce qu’elle pouvait, et elle se sentait l’âme vertueuse, sensation qu’elle trouvait désagréable. Ces issei avaient le chic pour vous attirer dans leur réalité. Et ils étaient tous dingues.
Et imprévisibles, pour couronner le tout. Le lendemain, Clayborne la rappela. Elle avait décidé de venir.
5
Dans la réalité, Ann Clayborne se révéla aussi ratatinée et boucanée que Russell, mais plus silencieuse et plus bizarre encore : acerbe, laconique, soupe au lait. Elle se présenta au dernier moment avec, pour tout bagage, un sac à dos et un bloc-poignet noir, extraplat, dernier modèle. Sa peau acajou était pleine de kystes, de verrues et de cicatrices aux endroits où elle s’en était déjà fait enlever. Une longue vie passée en plein air, au début surtout, quand le bombardement d’UV était intense. Bref, elle était archicuite. Carbonisée, comme ils disaient à Echus. Elle avait les yeux gris, une bouche de lézard, réduite à une fente, et les rides qui reliaient ses narines aux commissures de ses lèvres semblaient taillées à la machette. Aucun visage n’aurait pu être plus sévère que celui-ci.
Elle passa toute la semaine que dura le voyage vers Jupiter dans le petit parc du vaisseau, à marcher entre les arbres. Zo préférait la salle à manger et le grand dôme panoramique où un petit groupe se réunissait le soir pour avaler des cachets de pandorphe, jouer au go ou fumer de l’opium en regardant les étoiles. Elle vit donc très peu Ann à l’aller.
Ils survolèrent la ceinture des astéroïdes, légèrement hors du plan de l’écliptique, et il est probable qu’ils passèrent sans les voir au-dessus de plusieurs petits mondes évidés. Les patatoïdes rocheux qui traversaient les écrans du vaisseau pouvaient receler de somptueuses villes paysagées ou des coquilles vides s’il s’agissait de mines épuisées ; des sociétés anarchiques et dangereuses, d’autres peuplées par des groupes religieux ou des communautés utopiques, plus ou moins pacifiques. L’existence d’une telle variété de systèmes, coexistant dans un état semi-anarchique, amenait Zo à douter que Jackie réussisse jamais à rallier les satellites extérieurs sous la bannière martienne. Elle avait plutôt l’impression que la ceinture des astéroïdes préfigurait l’organisation politique de tout le système solaire. Mais Jackie n’était pas d’accord. La ceinture des astéroïdes était comme elle était, disait-elle, à cause de sa nature particulière, dispersée sur une large bande tout autour du soleil. Les satellites extérieurs, quant à eux, étaient regroupés autour de leurs géantes gazeuses. Il fallait s’attendre à les voir se liguer entre eux. Et il y avait des mondes si vastes, par rapport aux astéroïdes, que bien des choses dépendraient des alliances qu’ils concluraient dans le système intérieur.
Zo n’était pas convaincue. Mais elle aurait l’occasion de mettre les théories de Jackie à l’épreuve dans le système jovien, où ils commençaient à décélérer. Le vaisseau traversa l’espace galiléen, ce qui le ralentit encore et leur permit de voir les quatre grosses lunes de près. Elles faisaient toutes les quatre l’objet de projets de terraforming ambitieux, en cours d’application. Les conditions de départ étaient similaires sur les trois plus lointaines, Callisto, Ganymède et Europe, qui étaient couvertes de couches d’eau glacée, Callisto et Ganymède sur mille kilomètres de profondeur, Europe sur cent kilomètres. L’eau n’était pas rare dans le système solaire extérieur, mais elle n’était pas très fréquente non plus, de sorte que ces petits mondes avaient quelque chose à monnayer. De grandes quantités de roche étaient éparpillées à la surface glacée des trois lunes, des restes d’impact météorique pour l’essentiel, un gravier de chondrite carbonée qui constituait un matériau de construction très utile. Lors de leur arrivée, une trentaine d’années martiennes auparavant, les colons des trois lunes avaient fondu les chondrites et construit des armatures de tente en nanotube de carbone – le matériau dont était fait le câble de l’ascenseur spatial martien –, et tendu dessus des bâches multicouches de vingt ou trente kilomètres de diamètre. Sous ces tentes, ils avaient répandu de la roche broyée pour créer une mince couche d’humus – le dernier cri du permafrost – entourant en certains endroits des lacs de glace fondue.
La ville-tente construite selon ce modèle sur Callisto s’appelait Lake Geneva. C’est là que les délégués martiens devaient rencontrer les chefs et groupes politiques de la Ligue jupitérienne. Comme d’habitude, Zo faisait de la figuration en guettant l’occasion de transmettre le message de Jackie aux gens susceptibles de servir ses fins.
Cette rencontre entrait dans le cadre des réunions semestrielles au cours desquelles les Jupitériens discutaient du terraforming des galiléennes. Le contexte se prêtait donc particulièrement à l’expression des intérêts de Jackie. Zo se posta au fond de la pièce, à côté d’Ann, qui avait décidé d’assister aux entretiens. Les problèmes techniques posés par le terraforming de ces lunes étaient considérables par le volume, mais simples dans leur principe. Callisto, Ganymède et Europe recevraient au départ le même traitement : des réacteurs à fusion mobiles circulaient à la surface, réchauffant la glace et renvoyant les gaz dans l’atmosphère primitive d’hydrogène et d’oxygène. Ils espéraient créer ainsi des ceintures équatoriales constituées de roches broyées afin de créer un sol sur la glace. La température atmosphérique resterait proche de la glaciation, afin que les écologies de toundra puissent être établies autour d’une chaîne de lacs équatoriaux, dans une atmosphère respirable composée d’oxygène et d’hydrogène.