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Io, la plus proche des galiléennes, posait un problème plus complexe, mais plus intéressant. Des lanceurs y projetaient d’énormes missiles de glace et de chaldates depuis les trois autres grosses lunes. Très proche de Jupiter, elle n’avait que très peu d’eau, sa surface était constituée de couches de basalte entrelardé de soufre, lequel jaillissait à la surface en volutes volcaniques spectaculaires, chassées par l’attraction de Jupiter et des autres galiléennes. Le terraforming d’Io prendrait plus de temps que la moyenne, et reposait en partie sur l’infusion de bactéries mangeuses de soufre dans les sources sulfureuses bouillantes qui entouraient les volcans.

Tous ces projets étant freinés par le manque de lumière, on construisait des miroirs spatiaux d’une taille phénoménale aux points de Lagrange de Jupiter, où les champs gravitationnels du système jovien étaient moins complexes. Ces miroirs dirigeraient la lumière solaire vers l’équateur des quatre lunes. Elles présentaient toujours la même face à Jupiter, en raison du freinage exercé par les forces de marée de la planète. Leur rotation sur elles-mêmes avait une durée identique à celle de leur révolution autour de Jupiter, de sorte que la durée de leur jour dépendait de la longueur de leur orbite autour de Jupiter, qui allait de quarante-deux heures pour Io à quinze jours pour Callisto. Quelle que soit la longueur de leur journée, elles ne recevaient que quatre pour cent de l’ensoleillement de la Terre, mais la quantité de soleil qui frappait la Terre était excessive. Quatre pour cent faisait en fait beaucoup de lumière, en terme de visibilité – c’était dix-sept mille fois plus que la pleine lune sur Terre –, mais peu de chaleur pour le terraforming. Ils s’ingéniaient donc à capturer l’énergie solaire par tous les moyens possibles. Lake Geneva et toutes les colonies des autres lunes étaient situées face à Jupiter, pour profiter de la lumière réfléchie par ce globe géant, et des lanternes à gaz avaient été placées dans la stratosphère de Jupiter. Elles brûlaient un peu de l’hélium de la planète. Après ces brûleurs, des disques réfléchissants électromagnétiques furent positionnés de façon à renvoyer la lumière dans le plan de l’écliptique de la planète. La vision de la monstrueuse balle rayée était plus spectaculaire que jamais avec la vingtaine de points lumineux qui parcouraient sa surface, trop intenses pour qu’on les regarde plus d’une seconde.

Malgré les miroirs spatiaux et les lanternes à gaz, les colonies recevraient moitié moins de lumière solaire que Mars, mais on n’y pouvait rien. C’était la vie dans le système solaire extérieur, une affaire plutôt ténébreuse, tout bien considéré, se disait Zo. Encore ce piètre résultat exigerait-il la mise en place d’une impressionnante infrastructure. C’est là que la délégation martienne entrait en jeu. Jackie était prête à leur proposer beaucoup d’aide : des réacteurs à fusion, des lanternes à gaz et l’expérience martienne dans le domaine des miroirs spatiaux et du terraforming, celle-ci devant être fournie par une association de coops aérospatiales désireuses d’entreprendre de nouveaux projets, maintenant que la situation dans l’espace martien était à peu près stabilisée. Elles devaient apporter des capitaux et leur technique en échange d’accords commerciaux préférentiels, de fourniture d’hélium recueilli dans la stratosphère de Jupiter, et de l’autorisation d’explorer et d’exploiter les dix-huit petites lunes de Jupiter, voire de participer aux efforts de terraforming sur ces lunes.

Des capitaux, de l’expérience, des échanges ; c’était la carotte, et elle était grosse. Il était clair qu’en mordant à l’appât les Galiléens acceptaient le principe d’une association, que Jackie pourrait ensuite faire suivre d’alliances politiques de tout poil, pour attirer les lunes de Jupiter dans sa sphère d’influence. Cela dit, c’était clair aussi pour les Jupitériens, et ils s’efforçaient d’obtenir le maximum en donnant le minimum en échange. On pouvait être sûr qu’ils feraient bientôt de la surenchère avec les ex-métas et autres organisations terriennes.

C’est là que Zo intervenait. Elle était le bâton. La carotte publique, le bâton privé. Telle avait toujours été la méthode de Jackie, en toutes circonstances.

Zo distilla les menaces de Jackie au compte-gouttes (elles n’en paraissaient que plus redoutables). Elle eut un bref entretien avec les délégués d’Io. Le projet écopoétique, lâcha-t-elle incidemment, était beaucoup trop lent. Les bactéries mettraient des milliers d’années à changer le soufre en gaz utiles, et d’ici là le champ radio intense de Jupiter, qui enveloppait Io et décuplait ses problèmes, les ferait si bien muter qu’elles deviendraient méconnaissables. Ils avaient besoin d’eau, d’une ionosphère, peut-être même de placer la lune sur une orbite plus haute autour de leur grand dieu de gaz. Mars, la capitale du terraforming, la civilisation la plus saine, la plus riche du système solaire, pouvait les aider dans tous ces domaines, leur apporter un appui spécifique. Ou même proposer aux autres galiléennes d’être les maîtres d’œuvre du projet afin de lui faire prendre de la vitesse.

Après ça, elle eut des conversations informelles avec différents délégués des lunes de glace : dans les cocktails qui suivaient les réunions, dans les bars après les cocktails, et à la sortie des bars, quand les délégués flânaient par petits groupes le long de l’illustre promenade de Lake Geneva, sous les lampadaires sono-luminescents accrochés à l’armature de la tente. Les délégués d’Io, leur dit-elle, cherchaient à conclure un accord séparé. Tout bien considéré, leur situation était la plus prometteuse : ils avaient un sol sur lequel se tenir debout, de la chaleur, des métaux lourds, un fort potentiel touristique. Zo insinua qu’ils semblaient prêts à utiliser ces avantages pour jouer leur carte et faire éclater la Ligue jupitérienne.

Zo laissa Ann assister à quelques-unes de ces conversations, curieuse de voir ce qu’elle en tirerait. Ann les accompagna donc sur la promenade du lac, qui longeait le bord du cratère météorique inférieur contenant le lac. Les cratères d’éclaboussement de cet endroit surpassaient tous ceux de Mars, et de loin. Le bord glacé de celui-ci n’était qu’à quelques mètres au-dessus du niveau moyen de la lune. De sa lèvre ronde on pouvait contempler l’eau du lac, les rues plantées d’herbe de la ville, ou, au-delà de la tente, la plaine de glace accidentée qui s’incurvait vers l’horizon tout proche. L’extrême platitude du paysage hors de la tente donnait une indication de sa nature : un glacier couvrant un monde entier, sur mille kilomètres de profondeur, de la glace qui dévorait les impacts météoriques et lissait les fentes causées par les forces de marée.

De petites vagues noires formaient des schémas d’interférence à la surface plane du lac. L’eau était blanche comme la glace du fond, mais teintée de jaune par Jupiter qui les dominait tel un gros ballon aplati d’un côté. Des tourbillons étaient visibles à la limite entre les bandes orange ou d’un jaune crémeux, de même qu’autour des points brillants des lanternes.

Ils passèrent devant une rangée de bâtiments en bois. Le bois venait des forêts plantées sur les îles qui flottaient, pareilles à des radeaux, de l’autre côté du lac. L’herbe des rues était vert émeraude. Derrière les bâtiments, de véritables jardins poussaient dans d’immenses bacs, sous de longues lampes éblouissantes. Tout en marchant, Zo montra un bout du bâton à leurs compagnons, des fonctionnaires troublés de Ganymède ; elle fit allusion à la puissance militaire de Mars, insinua à nouveau qu’Io envisageait de se désolidariser de la Ligue.