Les Ganymédiens allèrent dîner, l’air un peu abattus.
— Que de subtilité, commenta Ann quand ils furent hors de portée de voix.
— Vous êtes bien sarcastique, ironisa Zo.
— Et vous, vous n’êtes qu’une tueuse à gages.
— Je devrais peut-être m’inspirer de la subtile diplomatie Rouge. Ou mieux, demander qu’on m’envoie du monde pour faire sauter deux ou trois trucs ici.
Ann fit entendre un bruit obscène. Elle poursuivit son chemin, et Zo lui emboîta le pas.
— Ça me fait drôle que la Grande Tache Rouge ne soit plus là, nota Zo alors qu’elles arrivaient à un pont enjambant un canal au fond blanc. On dirait une sorte de signe. Je m’attends toujours à la voir reparaître.
L’air était froid et humide. La population était surtout d’origine terrienne, une partie de la diaspora. Des hommes-oiseaux décrivaient des spirales langoureuses dans le ciel, près de l’armature de la tente. Zo les regarda traverser le disque de la grande planète. Ann s’arrêtait tous les trois pas pour examiner les parois de roche taillée, ignorant la ville posée sur la glace et sa population, la grâce aérienne et les vêtements aux couleurs de l’arc-en-ciel d’une bande de jeunes indigènes qui passaient auprès d’elles en courant comme des lévriers.
— Vous vous intéressez vraiment plus aux pierres qu’aux gens, remarqua Zo avec un mélange d’admiration et d’irritation.
Ann la regarda. De vrais yeux de basilic ! Mais Zo haussa les épaules, la prit par le bras et l’entraîna.
— Ces jeunes indigènes ont moins de quinze années martiennes. Toute leur vie ils ont vécu sous une gravité de 0,10 g. Ils se fichent pas mal de Mars ou de la Terre. Ils croient aux lunes de Jupiter, à l’eau, ils croient au fait de nager et de voler. Leur vue s’est adaptée à la faible luminosité. Certains commencent à avoir des branchies. Ils ont pour ces lunes un projet de terraforming qui leur prendra cinq mille ans. C’est la prochaine étape de l’évolution, et vous, pour l’amour de Ka ! vous êtes là, à regarder des cailloux qui sont exactement pareils que partout ailleurs dans la galaxie. Vous êtes vraiment dingue !
Cela ricocha sur Ann comme un galet sur l’eau.
— J’ai l’impression de m’entendre parler quand j’essayais d’arracher Nadia à Underhill, dit-elle.
Zo haussa les épaules.
— Venez. J’ai une autre réunion.
— La mafia ne se repose jamais, hein ?
Mais elle la suivit en regardant autour d’elle. Une naine dans une drôle de combinaison. Ou un bouffon de cour ratatiné.
Quelques membres du conseil de Lake Geneva les saluèrent avec un soupçon de nervosité, près des quais. Ils prirent un petit ferry, qui louvoya entre les bateaux à voile. Le vent soufflait fort sur le lac. De grands tecks, des ochromes, se dressaient sur le paillasson marécageux qu’était le sol chauffé de l’île flottante. Sur le rivage, les bûcherons s’activaient devant une petite scierie. Malgré l’isolation phonique, le gémissement assourdi des scies accompagnait toutes les conversations. Flottant sur un lac, sur une lune de Jupiter, l’éloignement du soleil imprimant une sorte de grisaille à toutes les couleurs : Zo éprouvait de petites vagues d’ivresse comme lorsqu’on volait, et elle le dit aux indigènes.
— C’est vraiment magnifique ! Je comprends que des gens pensent à faire d’Europe un monde marin, avec de l’eau partout. Ils pourraient même en envoyer vers Vénus. En s’abaissant, le niveau de l’eau découvrirait des îles. Je ne sais pas s’ils vous en ont parlé. Ce ne sont peut-être que des idées en l’air comme celle qui consisterait à créer un petit trou noir et à le laisser tomber dans la stratosphère de Jupiter. Stellariser Jupiter ! Vous auriez toute la lumière que vous voudriez, du coup !
— Mais Jupiter ne serait pas consumée ? demanda l’un des autochtones.
— Bah, ça prendrait un moment. On parle de plusieurs millions d’années.
— Et ça finirait dans une nova, souligna Ann.
— C’est vrai. Tout disparaîtrait, sauf Pluton. Enfin, d’ici là, c’est nous qui aurons disparu depuis longtemps. Et puis, ils trouveront bien quelque chose.
Ann eut un rire rauque. Les autres, plongés dans leurs pensées, ne semblèrent pas l’entendre.
Ann et Zo regagnèrent la rive du lac et poursuivirent leur promenade.
— On vous voit venir, avec vos gros sabots.
— C’est très malin, au contraire. Ils ne savent pas si je parle pour moi, pour Jackie ou pour Mars. Ou pour ne rien dire. Mais ça leur rappelle le contexte général. Il leur serait trop facile de se laisser emporter par la situation de Jupiter et d’oublier tout le reste. Le système solaire dans son ensemble, en tant qu’organisme politique unique. Les gens n’arrivent pas à conceptualiser ça ; il faut les aider à s’en souvenir.
— C’est vous qui auriez bien besoin d’aide. Ce n’est pas l’Italie de la Renaissance, vous savez.
— Machiavel est toujours d’actualité, si c’est ce que vous voulez dire. Et ils ont besoin qu’on le leur rappelle ici.
— Vous me rappelez Frank.
— Frank ?
— Frank Chalmers.
— Voilà un issei que j’admire, convint Zo. Ce que j’ai lu sur lui, en tout cas. C’était le seul de vous tous qui n’était pas hypocrite. Et c’est lui qui a fait le plus de choses.
— Vous n’y connaissez rien, lâcha Ann.
Zo haussa les épaules.
— Le passé est le même pour nous tous. J’en sais aussi long que vous sur la question.
Un groupe de Jupitériens passa. Des hommes pâles, aux yeux immenses, absorbés dans leur conversation. Zo fit un geste :
— Regardez comme ils sont concentrés. Je les admire, vraiment. Se jeter à corps perdu dans un projet qui n’aboutira que longtemps après leur mort… C’est une attitude absurde, un geste de défi et de liberté, une divine folie. On dirait des spermatozoïdes se tortillant follement vers un but inconnu.
— Comme nous tous, fit Ann. C’est l’évolution. Bon, et Miranda, quand est-ce qu’on y va ?
6
Uranus était quatre fois plus éloigné du soleil que Jupiter, et son ensoleillement était quatre cents fois inférieur à celui de la Terre, ce qui posait un problème d’énergie pour les projets de terraforming majeurs. Zo découvrit néanmoins en entrant dans le système uranien que le soleil fournissait encore assez de lumière pour qu’on y voie. Il était treize cents fois plus brillant que la pleine lune sur Terre, c’était un petit point aveuglant sur la voûte noire, étoilée, et si les objets étaient un peu flous et décolorés, on les voyait quand même. Le grand pouvoir de discernement de l’œil et de l’esprit humain fonctionnait encore très bien aussi loin de chez lui.
Mais il n’y avait pas de grosses lunes autour d’Uranus pour justifier un effort majeur de terraforming. Le système uranien comportait quinze très petites lunes. Les deux plus grandes, Titania et Obéron, faisaient six cents kilomètres de diamètre, et les autres étaient bien moins vastes. Il s’agissait, en fait, de minuscules astéroïdes qui portaient presque tous des noms d’héroïnes féminines de Shakespeare et gravitaient autour de la plus débonnaire des géantes gazeuses, Uranus la bleu-vert, tournant sur ses pôles dans le plan de l’écliptique, ses onze étroits anneaux de graphite à peine visibles. Ce n’était pas un système très prometteur pour la colonisation.
Et pourtant, des gens étaient venus s’y installer. Zo n’en était pas étonnée. Il s’était bien trouvé des gens pour explorer Triton, Pluton et Charon, et pour y ériger des constructions. Si on découvrait une dixième planète, la première chose sur laquelle tomberaient les explorateurs en débarquant serait une ville-tente dont les habitants se chamailleraient et qui s’efforceraient déjà de parer à toute tentative d’ingérence dans leurs affaires. Telle était la vie dans la diaspora.