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La principale ville-tente du système uranien se trouvait sur Obéron, la plus grande et la plus éloignée des quinze lunes. Zo, Ann et les autres émissaires martiens entrèrent en orbite planétaire juste au-dessus d’Obéron et prirent une navette afin de rendre une brève visite à la colonie.

Cette ville, Hippolyta, était construite sur l’une des grandes vallées cannelées caractéristiques de toutes les grosses lunes uraniennes. La gravité étant encore plus faible que la lumière, la ville était conçue comme un espace à trois dimensions, avec des rampes, des cordes de rappel, des monte-charge en forme de cloche, munis de contrepoids, des balcons à flanc de paroi et des ascenseurs, des toboggans et des échelles, des plongeoirs et des trampolines, des restaurants suspendus et des pavillons en corniche, illuminés par des globes flottants, d’un blanc éblouissant. Zo comprit aussitôt qu’avec tous ces obstacles il était impossible de voler sous la tente, mais que la mini-gravité devait faire ressembler la vie quotidienne à une sorte de vol, et alors qu’elle bondissait en l’air d’une simple flexion du pied, elle décida de faire comme les autochtones et se mit à danser. Rares étaient, en fait, ceux qui tentaient de marcher comme sur la Terre. Ici, les mouvements humains étaient naturellement planants et sinueux, pleins de sauts compliqués, de plongeons en vrille et de longues envolées dignes de Tarzan. Le niveau inférieur de la cité était couvert d’un filet.

Les gens qui vivaient là venaient de tous les coins du système, avec une majorité de Martiens et de Terriens. Personne n’était encore né sur Uranus, mais il y avait une crèche pour les enfants dont la mère avait contribué à la construction de la colonie. Six lunes étaient maintenant peuplées, et ils avaient récemment lâché dans la stratosphère d’Uranus un certain nombre de lanternes à gaz, qui tournaient autour de son équateur. Elles brûlaient maintenant dans le bleu-vert de la planète comme de petits soleils pas plus gros que des têtes d’épingle, formant une rivière de diamants autour de la taille de la géante. Ces lanternes avaient suffisamment augmenté la luminosité dans le système pour que tout le monde sur Obéron s’émerveille des couleurs des choses, mais il en aurait fallu davantage pour impressionner Zo.

— Je me félicite de ne pas avoir vu comment c’était avant, dit-elle à l’un de ces enthousiastes. C’est Monochromomundos, ici.

En réalité, tous les bâtiments de la ville étaient peints de couleurs bariolées, mais Zo aurait été incapable de les montrer sur un nuancier. Il lui aurait fallu un dilatateur de pupille.

En tout cas, les gens avaient l’air ravis. Évidemment, quand les villes uraniennes seraient terminées, certains parlaient d’aller sur Triton – « le grand problème suivant » –, sur Pluton ou sur Charon. C’étaient des bâtisseurs. Mais d’autres s’installaient pour de bon, s’administrant des drogues et des transcriptions géniques afin de s’adapter à la faible gravité, d’accroître leur acuité visuelle et tout ce qui s’ensuit. On parlait d’amener des comètes du nuage d’Oort pour apporter de l’eau, et peut-être de provoquer une collision entre deux ou trois des plus petites lunes inhabitées afin de créer des masses plus importantes, et plus chaudes, sur lesquelles travailler. « Des Miranda artificielles », comme dit un jour quelqu’un.

Ann quitta la réunion en s’accrochant à une rampe, car elle n’arrivait pas à s’adapter à la mini-gravité. Au bout d’un moment, Zo la suivit sur l’herbe verte des rues. Elle leva les yeux. De vagues anneaux géants, minces, couleur d’aigue-marine ; une vision froide, de mauvais augure, qui n’avait rien d’attirant selon les critères humains, et qui pouvait s’avérer insupportable à long terme du fait de la gravité de la petite lune. Mais au cours de la réunion, des Uraniens avaient glorifié les subtiles beautés de la planète, inventant une esthétique pour les apprécier, alors même qu’ils prévoyaient de modifier tout ce qu’ils pouvaient. Ils faisaient le panégyrique des ombres subtiles, de la fraîcheur de l’air sous la tente, des mouvements si semblables au vol, à un rêve de danse… Certains s’en étaient même entichés au point de s’élever contre la transformation radicale. Ils voulaient préserver cet endroit inhospitalier au-delà de toute raison.

Et voilà que quelques-uns de ces conservateurs étaient tombés sur Ann. Ils vinrent la trouver en délégation, se bousculèrent pour lui serrer la main, la serrer contre leur cœur, lui effleurer le sommet du crâne de leurs lèvres. L’un alla jusqu’à se mettre à genoux pour lui baiser les pieds. Zo éclata de rire en voyant la tête qu’elle faisait. « Allons, allons », dit-elle au groupe, à qui était apparemment dévolu une sorte de statut de gardien de la lune Miranda. Une version locale des Rouges qui avait vu le jour ici, longtemps après qu’ils eurent cessé de jouer un rôle sur Mars. Ça n’avait aucun sens. Puis ils planèrent ou se halèrent vers une table dressée sur une mince colonne, et mangèrent tandis que la discussion s’étendait à tout le système. La table était une oasis dans l’air peu dense de la tente, la rivière de diamants dans son écrin rond, couleur de jade, projetant des ombres sur eux. Ça paraissait être le centre de la ville, mais Zo vit, suspendues dans le vide, d’autres oasis identiques, qui semblaient aussi en être le cœur. Obéron pourrait supporter des quantités de petites villes comme Hippolyta, de même que Titania, Ariel et Miranda. Si petits qu’ils soient, ces satellites avaient tous une surface de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Et ces lunes désertées par le soleil offraient l’attrait d’un espace vierge, d’un nouveau monde, d’une frontière, l’impossible rêve de fonder une société en repartant de zéro. Pour les Uraniens, cette liberté avait plus de prix que la lumière ou la gravité. Ils avaient donc réuni les programmes et les robots nécessaires pour tout démarrer et mis le cap vers cette nouvelle frontière avec le projet d’établir une tente, une Constitution, et d’être leurs Cent Premiers à eux.

C’était exactement le genre de gens que les projets d’alliance à l’échelle du système ne pouvaient pas intéresser. D’autant qu’ils étaient en proie, localement, à des dissensions relativement importantes. Les émissaires de Jackie avaient de sérieux ennemis parmi leurs interlocuteurs, Zo le voyait bien. Elle les regarda attentivement alors que le chef de la délégation martienne, Marie, exposait leur proposition en termes généraux : une coalition visant à traiter le problème posé par l’énorme centre de gravité historique, économique et numérique qu’était la Terre, la Terre immense, dominatrice, submergée par les eaux, embourbée dans son passé comme un cochon dans sa bauge, mais aussi, malgré tout, la force dominante de la diaspora. Toutes les colonies avaient intérêt à faire bloc avec Mars, à se serrer les coudes pour contrôler leur propre immigration, leur commerce, leur croissance – pour contrôler leur destinée.

Sauf que les Uraniens, en dépit de leurs désaccords internes, avaient l’air unanimement sceptiques. Une femme d’un certain âge, la mairesse d’Hippolyta, prit la parole et même les « Rouges » de Miranda acquiescèrent : la Terre, ils s’en occuperaient eux-mêmes. La Terre et Mars étaient tout aussi dangereuses pour leur liberté. Ils entendaient traiter sans conditions les problèmes d’alliances potentielles ou de confrontations, en collusion ou en opposition temporaire avec des égaux, selon les circonstances. Ils n’estimaient tout simplement pas utile de conclure des arrangements plus formels.