— Cette obsession pour les pierres est vraiment pathétique, lui dit Zo sur une longueur d’ondes privée. Être si vieille et en même temps si petite. Vous limiter au monde de la matière inerte, un monde qui ne vous surprendra jamais, ne fera jamais rien. Évidemment, il ne risque pas de vous faire du mal. L’aréologie est une sorte de lâcheté. C’est vraiment triste.
Un bruit sur l’intercom : de l’air sifflant entre des dents. Du dégoût.
Zo éclata de rire.
— Vous êtes bien impertinente, lança Ann.
— Pour ça, oui.
— Impertinente et stupide.
— Ça, sûrement pas !
Zo s’étonna de sa propre véhémence. Puis elle vit que le visage d’Ann était convulsé de colère derrière sa visière. Sa voix grinçait dans l’intercom, en courtes et âpres rafales.
— Ne gâchez pas cette promenade, lança-t-elle.
— J’en avais marre d’être ignorée.
— Tiens donc, c’est vous qui avez peur, maintenant !
— Peur de m’ennuyer.
Un autre sifflement de dégoût.
— Petite mal élevée !
— À qui la faute ?
— Oh, la vôtre ! La vôtre. Mais c’est nous qui en pâtissons.
— Eh bien, pâtissez donc. C’est moi qui vous ai amenée ici, vous vous rappelez ?
— C’est Sax qui m’a fait venir, béni soit ce petit cœur.
— Tout est petit, avec vous.
— Comparé à ça…
Sa tête casquée se tourna vers l’abîme.
— Cette immobilité muette dans laquelle vous êtes tellement en sûreté.
— C’est le cataclysme résultant d’une collision très similaire au heurt d’autres corps planétésimaux dans le système solaire primitif. Mars en a connu, la Terre aussi. C’est la vie matricielle dévoilée au grand jour. Une fenêtre sur le passé, vous comprenez ?
— Je comprends, mais je m’en fous.
— Vous ne trouvez pas ça important.
— Rien n’a d’importance. Pas comme vous l’entendez. Rien de tout ça n’a de signification. Ce n’est qu’un incident du big bang.
— Je vous en prie, fit Ann. Ce nihilisme est tellement ridicule !
— Ça vous va bien de dire ça ! C’est vous la nihiliste. Rien n’a de signification ou de valeur pour la vie ou pour vos sens. C’est un nihilisme mou, le nihilisme des lâches, si tant est qu’on puisse imaginer une chose pareille.
— Brave petite nihiliste.
— Oui, je suis lucide. Et puis je profite de tout ce qui se présente.
— C’est-à-dire ?
— Le plaisir. Les sens, leur input. Je suis une sensuelle, en fait. Je crois qu’il faut du courage pour affronter la souffrance, pour risquer la mort afin de faire vraiment vibrer les sens…
— Vous croyez avoir affronté la souffrance ?
Zo se rappela un atterrissage raté au Belvédère, la douleur au-delà de la douleur que lui causaient ses jambes et ses côtes brisées.
— Oh ! oui.
Silence radio. Les parasites du champ magnétique uranien. Peut-être Ann lui reconnaissait-elle l’expérience de la douleur, ce qui, étant donné son omniprésence, n’était pas d’une grande générosité. En fait, ça mettait Zo hors d’elle.
— Vous croyez vraiment qu’il faut des siècles pour devenir humain, que personne n’était humain avant votre arrivée à vous, les gériatres ? Keats est mort à vingt-cinq ans. Avez-vous jamais lu Hypérion ? Vous pensez que ce trou dans la pierre est aussi sublime qu’une seule phrase d’Hypérion ? Les issei de votre espèce me font vraiment horreur. Surtout vous. Quand je pense que vous osez me juger alors que vous n’avez pas changé d’un iota depuis que vous avez mis les pieds sur Mars…
— Une sacrée réussite, hein !
— Un enterrement de première classe, oui. Ann Clayborne, la plus grande morte qui ait jamais vécu.
— Trêve d’impertinence. Regardez plutôt le grain de cette roche, tordue comme un bretzel.
— Que les roches aillent se faire foutre !
— Je mets cette réplique sur le compte de votre sensualité débordante. Non, regardez cette roche. Elle n’a pas changé pendant trois milliards et demi d’années. Mais quand elle s’y est mise, Seigneur, quel bouleversement !
Zo regarda la roche de jade sous ses pieds. Un peu vitreuse. Rien d’extraordinaire en dehors de ça.
— Vous êtes une obsédée, conclut-elle.
— Peut-être. Mais j’aime mes obsessions.
Elles poursuivirent la descente en silence. La journée était bien avancée quand ils arrivèrent au terrain d’atterrissage du fond, à un kilomètre sous le bord du plateau. Le ciel était une bande étoilée au-dessus de leur tête. Uranus trônait, énorme, au milieu, et le soleil brillait, tel un joyau éclatant, sur le côté. Sous ce déploiement de splendeurs, la profondeur du gouffre était sublime, stupéfiante. Zo eut à nouveau envie de voler.
— Vous avez placé une valeur intrinsèque au mauvais endroit, dit-elle sur la bande commune. C’est comme un arc-en-ciel. Si aucun observateur n’est placé à un angle de 23 degrés par rapport à la lumière qui se reflète sur un nuage de gouttelettes sphériques, il n’y a pas d’arc-en-ciel. Tout l’univers est comme ça. Notre esprit fait un angle de 23 degrés avec l’univers. De nouvelles choses se créent au contact du photon et de la rétine, un espace créé entre la roche et l’esprit. Sans esprit, il n’y a pas de valeur intrinsèque.
— Ça revient à dire qu’il n’y a pas de valeur intrinsèque, répondit l’un des gardiens. C’est de l’utilitarisme. Mais l’intervention humaine n’a rien à voir là-dedans. Ces endroits existaient avant nous, ils existeraient encore sans nous, c’est leur valeur propre. Lorsque nous arrivons, nous devons honorer leur préséance si nous voulons adopter une attitude positive envers l’univers, si nous voulons le voir en réalité.
— Mais je le vois, répondit allègrement Zo. Ou du moins, je le vois presque. Quant à vous, vous serez obligés de sensibiliser vos yeux grâce à un ajout au traitement génétique. En attendant, c’est une vision fabuleuse, vraiment. Mais ce qu’elle a de fabuleux est dans notre esprit.
Ils ne répondirent pas. Au bout d’un moment, Zo poursuivit :
— Toutes ces questions se sont déjà posées, sur Mars. Le problème de l’éthique environnementale a été élevé à un niveau supérieur par l’expérience martienne. Il est maintenant au cœur même de nos actions. Bon, vous voulez protéger cet endroit, en faire une sorte de réserve, et je comprends ça. Mais je suis martienne, c’est pour ça que je comprends. Beaucoup d’entre vous sont martiens, ou vos parents l’étaient. Vous avez cette éthique, car, en fin de compte, la vie sauvage est une éthique. Les Terriens ne vous comprendront pas comme moi. Ils viendront ici, et ils construiront un immense casino sur ce promontoire. Ils couvriront ce gouffre d’un bord à l’autre, et ils tenteront de le terraformer comme partout ailleurs. Les Chinois sont serrés comme des sardines chez eux, et ils se foutent pas mal de la valeur intrinsèque de la Chine, alors une petite lune dénudée aux confins du système solaire… Ils ont besoin d’espace, et il y en a ici. Ils viendront, ils noieront la surface sous des bâtiments et que pourrez-vous faire pour vous y opposer ? Recourir au sabotage, comme les Rouges sur Mars ? Allons, ils vous éjecteraient comme vous le feriez vous-mêmes si les rôles étaient inversés, sauf qu’ils ont un million de colons à envoyer pour remplacer ceux qui pourraient laisser leur peau dans la bagarre. C’est de ça qu’il est question quand on parle de la Terre. Nous sommes des Lilliputiens face à Gulliver. Nous devons faire cause commune pour le ligoter avec toutes les petites lignes que nous pourrons trouver.