Ça, je suis bien d’accord. Le presque-vu, ce n’est pas si grave. Le pire, c’est le déjà-vu, et elle a des périodes de déjà-vu continu qui peuvent durer jusqu’à une semaine. Ces périodes sont dévastatrices pour elle. Elles privent le monde d’une chose sans laquelle elle ne peut pas vivre.
La contingence. Le libre arbitre.
Peut-être. En tout cas, ces symptômes ont pour effet de la plonger dans un état apathique. Presque catatonique. Elle s’efforce de les éviter en se retenant d’éprouver les choses. En ne ressentant plus rien.
On dit que l’une des maladies habituelles des issei est de sombrer dans la panique.
Oui, j’ai lu quelque chose à ce sujet. La perte des fonctions affectives, l’anomie, l’apathie. On traite ça comme la catatonie, ou la schizophrénie, par un complexe de sérotonine et de dopamine, des stimulants du système limbique. Un cocktail monumental, tu t’en doutes. La chimie du cerveau… J’avoue que je lui ai donné tout ce que j’ai pu imaginer – je tiens un journal ; je lui fais subir des tests, parfois avec sa coopération, parfois sans qu’elle s’en rende compte ou presque. J’ai fait tout ce que je pouvais, je te jure.
J’en suis sûr.
Mais ça ne marche pas. Elle perd pied. Oh, Sax…
Il s’arrêta, se cramponna à l’épaule de son ami.
Je ne pourrais pas supporter qu’elle s’en aille. Elle toujours si légère… Nous sommes la terre et l’eau, le feu et l’air. Maya planait au-dessus de nous. Un esprit tellement élevé, volant au-dessus de nous, sur ses propres courants aériens. Je ne peux pas supporter de la voir tomber comme ça !
Enfin…
Ils poursuivirent leur promenade.
Ça fait plaisir de revoir Phobos.
Oui, tu as eu une bonne idée.
C’était la tienne, en fait. C’est toi qui m’en as donné l’idée.
Vraiment ? Je ne m’en souviens pas.
Mais si.
En dessous d’eux, la mer s’écrasait mollement sur les rochers.
Ces quatre éléments, la terre, l’eau, le feu et l’air. Encore un de tes carrés sémiotiques ?
Ça vient de la Grèce antique.
Comme les quatre humeurs ?
Oui. C’est Thalès qui a fait cette hypothèse. Le premier savant.
Mais il y a toujours eu des savants, c’est toi qui me l’as dit. Il y en avait déjà dans la savane.
C’est vrai.
Et les Grecs – loués soient-ils – étaient manifestement de grands esprits. Mais ils faisaient seulement partie d’un continuum de savants, tu sais. On a fait du chemin, depuis.
Je le sais, oui.
Enfin, une partie du travail accompli depuis pourrait t’être utile, dans ta schématique conceptuelle. Elle pourrait t’aider à dresser pour nous la carte du monde. À imaginer de nouvelles façons de voir les choses qui te permettraient peut-être de résoudre des problèmes comme ceux de Maya. Parce qu’il y a plus de quatre éléments. Cent vingt, plus ou moins. Peut-être y a-t-il aussi plus de quatre humeurs. Peut-être y en a-t-il cent vingt, qui sait ? Et la nature de ces éléments… Eh bien, les choses sont devenues étranges depuis les Grecs. Tu sais que les particules subatomiques sont caractérisées par leur spin qui, mesuré en unités du quantum de Planck, est un multiple d’un demi ? Et que tout objet de notre monde visible doit effectuer un spin de 360 degrés pour reprendre sa position originelle ? Eh bien, les particules avec un spin demi-entier, comme le proton ou le neutron, doivent effectuer une rotation de 720 degrés pour retrouver leur position de départ.
Comment ça ?
Elles doivent effectuer une double rotation par rapport aux objets ordinaires pour revenir à leur position initiale.
Tu veux rire ?
Non, non. Il y a des siècles qu’on sait ça. La géométrie de l’espace est simplement différente pour les particules de spin demi-entier. Elles vivent dans un autre monde.
Et alors…
Eh bien, je ne sais pas. Mais je trouve que ça ouvre la voie à toutes sortes de spéculations. Je veux dire, si tu utilises des données physiques comme modèles de nos états mentaux, si tu les rapproches selon tes schémas habituels, tu devrais peut-être réfléchir à ces modèles physiques un peu plus nouveaux. Imaginer Maya comme un proton, peut-être, une particule avec un spin demi-entier, vivant dans un monde deux fois plus grand que le nôtre.
Ah !
Et il y a encore plus bizarre. C’est un monde à dix dimensions, Michel. Dix. Les trois du macroespace que nous percevons, plus celle du temps, et six autres microdimensions concentrées autour des particules fondamentales d’une façon qu’on peut décrire mathématiquement, mais pas visualiser. Des convolutions, des topologies. Une géométrie différentielle, invisible mais réelle, au niveau ultime de l’espace-temps. Tu devrais y réfléchir. Ça pourrait te mener à des systèmes de pensée tout à fait nouveaux. Un élargissement considérable de ton esprit.
Ce n’est pas pour mon esprit que je m’en fais ; c’est pour celui de Maya.
Oui. Je sais.
Ils regardèrent un moment l’eau étoilée. Au-dessus d’eux s’incurvait le dôme étoilé. Et dans le silence, l’air respirait, la mer marmonnait. Le monde semblait un endroit immense, sauvage et libre, sombre et mystérieux.
Au bout d’un moment, ils rebroussèrent chemin et repartirent le long de la piste.
Une fois, j’étais dans le train qui allait de Da Vinci à Sheffield, et comme il y avait des problèmes sur la piste, nous nous sommes arrêtés à Underhill. Je suis descendu et je me suis promené dans le vieux parc à caravanes. Et j’ai repensé à des tas de choses. Rien qu’en regardant autour de moi. Je n’ai fait aucun effort pour ça. Mais quantité de choses me sont revenues.
Un phénomène habituel.
Oui, c’est ce que j’ai compris. Mais je me demande si ça ne pourrait pas aider Maya de faire quelque chose comme ça. Pas à Underhill en particulier, mais dans tous les endroits où elle a été heureuse. Où vous avez été heureux tous les deux. Vous habitez à Sabishii, maintenant, mais pourquoi ne pas retourner à un endroit comme Odessa ?
Elle ne veut pas.
Elle a peut-être tort. Pourquoi n’essaieriez-vous pas d’aller vivre à Odessa, et de revenir de temps en temps à Underhill ou Sheffield. Au Caire, ou pourquoi pas à Nicosia ? Les villes du pôle Sud, Dorsa Brevia. Une plongée à Burroughs. Un tour en train du bassin d’Hellas. Ce genre de plongée dans le passé pourrait l’aider à se reconstruire, à voir où votre histoire a commencé. Où nous avons été formés pour le meilleur ou pour le pire, dans le matin du monde. Ça lui ferait peut-être du bien, qu’elle en ait conscience ou non.
Hum.
Bras dessus, bras dessous, ils retournèrent vers le cratère, le long de la piste à peine visible dans les fougères sombres.
Béni sois-tu, Sax. Béni sois-tu.