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C’était l’un ou l’autre. Mais lequel…

Elle ne se souvenait pas. Elle ne savait plus. Tant de querelles avec Frank, tant de réconciliations. Les deux avaient pu arriver.

Impossible de garder une trace, de se rappeler ce qui s’était passé, à quel moment. Tout était flou, brouillé dans son esprit, réduit à de vagues impressions, des moments déconnectés. Le passé, à jamais aboli. De petits cris de bête blessée. Ah, c’était elle qui faisait ça avec sa gorge. Gémissant, miaulant, sanglotant. Engourdie et en même temps sanglotante, c’était absurde. Quoi qu’il leur soit arrivé, elle voulait seulement que ça revienne.

— Fuh…

Elle ne pouvait pas prononcer son nom. Elle avait mal, comme si on lui avait enfoncé une épingle dans le cœur. Ah… ça, c’était une sensation ! Impossible de le nier. Elle avait tellement mal qu’elle hoquetait. On ne pouvait pas dire le contraire.

Elle battit lentement des pieds, s’éleva au-dessus du sable, loin des toits auxquels était accroché le varech. Qu’auraient-ils pensé, tristement assis à cette table de café, s’ils avaient su que cent vingt ans plus tard elle nagerait au-dessus, et que Frank serait mort depuis tout ce temps ?

La fin du rêve. La désorientation au passage d’une réalité à une autre. Flotter dans l’eau noire la replongea en partie dans son engourdissement. Mais il y avait cette douleur aiguë, là, au fond d’elle-même, enchâssée, insistante. Elle devait s’y cramponner de toutes ses forces, saisir tous les sentiments à sa portée, toutes les sensations susceptibles d’être extraites de cette gadoue, n’importe quoi. Tout plutôt que l’engourdissement. Sangloter de douleur était une volupté, à côté.

C’était la preuve que Michel avait raison, une fois de plus. Le vieil alchimiste. Elle le chercha du regard. Il s’était éloigné à la nage, effectuant son propre pèlerinage. Un long moment avait passé, les autres se retrouvaient dans le cône de lumière devant le chalut, comme des poissons tropicaux dans un bassin noir, glacial, attirés par la lumière dans l’espoir qu’elle leur apporterait la chaleur. Rêveusement, une lente apesanteur. Elle pensa à John, flottant tout nu sur l’espace noir et les étoiles de cristal, mais c’en était trop, trop de sensations. Impossible de supporter plus d’une écharde de passé à la fois. Cette cité engloutie. Elle avait fait l’amour avec John, ici, dans un dortoir, quelque part, au cours des premières années – avec John, avec Frank, avec cet ingénieur dont elle ne se rappelait plus le nom, avec d’autres aussi, sans doute, tous oubliés, ou presque. Elle devrait creuser ça. Les enchâsser tous, précieuses échardes de sentiment incrustées en elle à jamais, jusqu’à ce que la mort fasse son office. Encore plus haut, toujours plus haut, parmi les poissons tropicaux multicolores, leurs bras, leurs jambes, remonter dans la lumière du jour, le soleil bleu et, Seigneur ! oui, le claquement des tympans, une impression d’ébriété, peut-être l’ivresse des profondeurs. L’ivresse des profondeurs humaines, plutôt, comme ils vivaient, ce qui les faisait courir, ces géants plongeant à travers les années. Michel remontait derrière elle. Elle battit des pieds pour l’attendre, le serra contre elle, fort fort fort. Ah, comme elle aimait ce corps solide dans ses bras, cette preuve de réalité. Elle le serra contre elle en pensant merci, Michel, sorcier de mon âme, merci pour Mars, pour ce qui perdure en nous, même englouti ou enchâssé. Tout là-haut, dans le glorieux soleil, dans le vent, ôter la combinaison avec des doigts glacés, maladroits, s’extirper de cette espèce de chrysalide, indifférente au pouvoir de la nudité féminine sur l’œil masculin, puis en prendre soudainement conscience, leur offrir cette vision stupéfiante de chair dans le soleil, de sexe dans l’après-midi, respirer profondément dans le vent, la chair de poule, la sensation choquante d’être vivante.

— Je suis moi, Maya, dit-elle à Michel avec fermeté, en claquant des dents.

Elle croisa les bras sur ses seins et s’essuya, le luxe de l’éponge sur sa peau mouillée. Elle s’habilla, hurlant dans la fraîcheur du vent. Le visage de Michel était l’image du bonheur, la déification, le masque de la joie, le vieux Dionysos, riant tout haut du succès de son plan, devant l’ivresse de sa compagne et amie.

— Qu’as-tu vu ?

— Le café, le parc, le canal. Et toi ?

— Hunt Mesa, le studio de danse. Thot Boulevard, la montagne de la Table.

Dans sa cabine, il avait mis une bouteille de champagne à rafraîchir dans un seau à glace. Il fit sauter le bouchon qui vola dans le vent, atterrit en douceur sur l’eau et dériva sur les vagues bleues.

Mais elle refusa d’en dire plus, de raconter sa plongée. Les autres le firent, et elle aurait dû sacrifier au rite. Ils la regardaient comme des vautours, avides de s’approprier son histoire. Elle but son champagne sans mot dire, en regardant les vagues aux amples courbes. Les vagues avaient un drôle d’air sur Mars. Elles étaient grosses et molles, impressionnantes. Elle jeta un coup d’œil à Michel pour le rassurer ; elle allait bien, il avait eu une bonne idée de la faire descendre, mais elle conserva le silence. Qu’ils se repaissent de leurs propres expériences, ces rapaces.

Le bateau retourna au port de DuMartheray, un petit croissant d’eau entouré de marinas, incurvé sous le tablier du cratère. La pente du tablier était couverte de bâtiments et de verdure jusqu’au rivage.

Ils mirent pied à terre, marchèrent jusqu’à la ville, mangèrent dans un restaurant au bord du cratère et regardèrent le soleil couchant embraser l’eau de la baie d’Isidis. Le vent du soir tomba sur l’escarpement et souffla vers le large, retroussant les vagues, arrachant à leur crête des plumets d’écume blanche irisée de brefs arcs-en-ciel. Maya s’assit à côté de Michel, la main posée sur sa cuisse ou son épaule.

— Stupéfiant, dit quelqu’un, de voir les colonnes de sel briller encore en bas.

— Et les fenêtres dans les mesas ! Vous avez vu celle qui était cassée ? Je serais bien entré jeter un coup d’œil, mais j’ai eu peur.

Maya fit la grimace et se concentra sur l’instant présent. Des gens, de l’autre côté de la table, parlaient à Michel d’un nouvel institut concernant les Cent Premiers et les colons de la première heure – une sorte de musée, un conservatoire de la tradition orale, un comité destiné à préserver les premiers bâtiments de la destruction, mais aussi un programme d’aide aux plus âgés. Évidemment, ces graves jeunes gens (les jeunes gens peuvent être si graves quand ils veulent) étaient très désireux d’obtenir l’appui de Michel, de retrouver et d’enrôler, d’une façon ou d’une autre, les Cent Premiers encore vivants. Ils n’étaient plus que vingt-trois, disait-on. Michel se montra naturellement d’une parfaite courtoisie et parut vivement intéressé par le projet.

Rien n’aurait pu faire plus horreur à Maya que cette idée. Une plongée dans les ruines du passé pouvait avoir le même effet qu’une bouffée de sels d’ammoniaque : un vrai repoussoir, mais revigorant. Très bien. C’était tolérable, et même sain. Mais se laisser obnubiler par le passé, se focaliser dessus, ça, c’était répugnant. Elle aurait volontiers balancé ces graves jeunes gens à l’eau. Et Michel qui acceptait de parler aux Cent Premiers survivants, de participer au lancement du projet… Maya se leva et alla s’accouder à la rambarde, un peu plus loin. En dessous, sur l’eau noire, des volutes d’écume lumineuses jaillissaient du sommet des vagues inlassables.