Leurs discours évoquaient toujours la belle, la merveilleuse Mars, qui allait finir anéantie par la surpopulation, à moins qu’ils ne la ferment à toute immigration. C’était un point de vue qui disait quelque chose au public, ainsi qu’en témoignaient les acclamations de la foule. Attitude profondément hypocrite, car la plupart de ceux qui approuvaient ce programme gagnaient leur vie grâce aux touristes terriens, et tous étaient des immigrants ou des enfants d’immigrants, mais ça ne les empêchait pas d’applaudir. C’était un bon programme électoral. Surtout quand on ignorait le risque de guerre, l’immensité de la Terre et sa primauté en matière de civilisation humaine. La défier ainsi… Mais ça n’avait pas d’importance. Ces gens se fichaient pas mal de la Terre et ne comprenaient rien, de toute façon. Et puis cette attitude de défi faisait paraître Jackie plus brave et plus belle, la championne de Mars Libre. Elle reçut une véritable ovation. Elle avait beaucoup appris depuis ses discours maladroits de la seconde révolution. Elle était devenue assez bonne, pour ne pas dire excellente.
Les orateurs Verts se levèrent à leur tour et plaidèrent en faveur d’une Mars ouverte. Bien entendu, ils évoquèrent le danger de la politique de fermeture, mais la réaction fut beaucoup moins enthousiaste. Leur prise de position ressemblait à de la lâcheté, à vrai dire, et la vision d’une Mars ouverte paraissait naïve. Avant d’arriver à Berges, Vendana avait proposé à Maya de prendre la parole, mais elle avait refusé, et elle venait de recevoir la confirmation de ce qu’elle pensait. Elle n’enviait pas ces orateurs de devoir soutenir une position impopulaire devant une foule qui allait en s’amenuisant.
À la suite des discours, les Verts tinrent une petite soirée post-mortem, et Maya critiqua sévèrement leur prestation.
— Je n’ai jamais vu une incompétence pareille. Vous essayez de leur faire peur et vous ne réussissez qu’à donner l’impression d’être terrifiés. Le bâton est nécessaire, mais il faut aussi une carotte. Si le risque de guerre est le bâton, il faut aussi que vous leur disiez sans avoir l’air idiot pourquoi les Terriens doivent pouvoir continuer à venir. Vous devez leur rappeler qu’ils sont tous d’origine terrienne, que nous sommes toujours des immigrants ici et que nous ne pouvons pas abandonner la Terre.
Ils acquiescèrent. Athos semblait pensif. Puis Maya prit Vendana à part et l’interrogea sur les récentes liaisons de Jackie. Mikka était bien l’un de ses derniers partenaires, et l’était probablement encore. Mars-Un était peut-être plus opposé à l’immigration que Mars Libre. Maya hocha la tête ; elle commençait à entrevoir les grandes lignes d’un plan.
Après la réunion, Maya alla se promener en ville avec Vendana, Athos et les autres. Ils passèrent devant un orchestre qui jouait ce qu’on appelait du Sheffield. La musique n’était que du bruit pour Maya : vingt percussionnistes ayant chacun son rythme propre sur des instruments qui n’avaient pas été conçus pour les percussions, ou pour un quelconque usage musical. Mais cela servait ses intentions, car dans le bruit et le tintamarre, elle put guider ses jeunes compagnons comme si de rien n’était vers Antar, qu’elle avait repéré de l’autre côté de la piste de danse. Quand ils furent près de lui, elle s’exclama :
— Tiens, mais c’est Antar ! Salut, Antar ! Voici les gens avec qui je descends le canal. Nous sommes juste derrière vous, apparemment. Nous allons vers Hell’s Gate, et puis Odessa. Comment marche la campagne ?
Antar déploya le charme princier qui lui était coutumier. C’était un homme auquel on avait du mal à s’opposer, même quand on savait à quel point il pouvait être réactionnaire et qu’il avait été l’instrument des nations arabes de la Terre. Il avait dû apprendre à tourner le dos à ces vieux alliés, encore un aspect dangereux de cette stratégie anti-immigration. Il était curieux de voir de quelle façon la direction de Mars Libre avait décidé de défier le pouvoir terrien tout en essayant de dominer chaque nouvelle colonie du système solaire extérieur. L’hubris. Ou peut-être se sentaient-ils seulement menacés : Mars Libre avait toujours été le parti des jeunes indigènes, et si une immigration débridée amenait des millions de nouveaux issei, son statut, sa supermajorité et même sa majorité tout court seraient menacés. Ces nouvelles hordes, avec leur fanatisme intact – leurs églises, leurs mosquées, leurs drapeaux, leurs caches d’armes, leurs guerres ouvertes –, constituaient indéniablement une cause à défendre pour Mars Libre, car l’immigration intensive de la décennie écoulée avait de toute évidence engendré l’émergence d’une autre Terre tout aussi absurde que la première. John serait devenu dingue. Frank aurait bien rigolé. Arkady aurait lancé : Je vous l’avais bien dit, et il aurait suggéré une autre révolution.
Mais il fallait être réaliste ; on ne pouvait pas faire disparaître la Terre d’un coup de baguette magique. En attendant, Antar était si chaleureux, si courtois qu’il donnait l’impression de penser que Maya pourrait lui être utile. Il suivait toujours Jackie comme un petit chien, aussi Maya ne fut-elle pas étonnée de voir apparaître Jackie et quelques autres. Tout le monde se salua. Maya fit un signe de tête à Jackie, et celle-ci répondit d’un sourire sans défaut. Maya prit soin de lui présenter un à un ses nouveaux compagnons. En arrivant à Athos, elle vit que Jackie l’observait, et celui-ci lui dédia un regard amical. Maya demanda à Antar, en passant, comment allaient Zeyk et Nazik, qui vivaient sur la baie d’Acheron. Les deux groupes se déplaçaient lentement vers la musique, et bientôt, s’ils continuaient à avancer, le bruit serait tel qu’elle ne pourrait plus suivre la conversation des autres.
— J’aime le rythme du Sheffield, dit Maya à Antar. Tu m’aides à approcher de la piste de danse ?
Comme si elle avait besoin de qui que ce soit pour traverser une foule. Mais Antar la prit par le bras, sans voir – ou en feignant de ne pas voir – que Jackie parlait à Athos. C’était de l’histoire ancienne pour lui, de toute façon. Mais ce Mikka, qui avait l’air très grand et très costaud de près (une hérédité Scandinave, peut-être), semblait avoir la tête près du bonnet. Il suivait le groupe d’un air boudeur. Maya eut une moue satisfaite. Ça commençait bien. Si Mars-Un était encore plus isolationniste que Mars Libre, une bisbille entre les deux pouvait être utile.