— Tout le monde est romantique, dit Jackie.
Les années ne l’avaient pas assagie. Encore une discontinuité chronologique. Peut-être les traitements de longévité répétés lui avaient-ils coagulé le cerveau. Bizarre qu’après s’être administré autant de drogues elle donne encore des signes de vieillissement. D’où venait-il, d’ailleurs, en l’absence d’erreur dans la division cellulaire ? Elle avait le visage aussi lisse qu’une fille de vingt-cinq ans, il émanait d’elle une confiance typiquement boonéenne, plus forte que jamais, son seul vrai trait de famille avec John, aussi éclatant que l’enseigne au néon du café, au-dessus d’eux. Et malgré tout, elle faisait son âge, quelque chose dans le regard, ou dans une gestalt au travail malgré toutes les manipulations médicales.
Soudain, l’une des nombreuses assistantes de Jackie se rua sur eux, haletante, hoquetante, tremblant de tous ses membres. Elle arracha le bras de Jackie à celui d’Athos, et dit en sanglotant :
— Oh, Jackie, je suis tellement, tellement désolée, elle s’est tuée, elle s’est tuée…
— Qui ça ? lança Jackie d’une voix qui claqua comme un coup de fouet.
— Zo, répondit lamentablement la jeune femme.
Sauf qu’elle n’était plus si jeune que ça, elle non plus.
— Zo ?
— Elle a eu un accident. Elle volait quand elle est tombée dans la mer.
Voilà qui devrait la refroidir, se dit Maya.
— Naturellement, fit Jackie.
— Mais sa tenue d’homme-oiseau ? protesta Athos. (Il prenait de la bouteille, lui aussi.) Elle ne l’a pas…
— Je n’en sais rien.
— Quelle importance ! fit Jackie, leur intimant le silence à tous.
Plus tard, Maya entendit un témoin oculaire raconter l’accident, dont l’image devait rester à jamais gravée dans son esprit : les deux femmes-oiseaux se débattant dans les vagues comme des mouches trempées, se maintenant à la surface de sorte qu’elles auraient dû s’en tirer, et puis une des grosses vagues de la mer du Nord les avait cueillies, projetées sur un écueil, et elles avaient disparu dans l’écume.
Jackie était prostrée, lointaine, perdue dans ses pensées. Maya avait entendu dire qu’elles ne s’entendaient pas, Zo et elle, qu’elles se détestaient. Mais son enfant… On n’était pas censé survivre à ses enfants ; même Maya, qui n’en avait jamais eu, le pensait profondément. Seulement toutes les lois avaient été abrogées, la biologie ne voulait plus rien dire, et voilà où ils en étaient. Si Ann avait perdu Peter dans la chute du câble, si Nadia et Art perdaient jamais Nikki… Même Jackie, cette imbécile, devait le sentir.
Oh oui, elle le sentait ! Elle tournait et retournait la chose dans sa tête, cherchant un moyen d’en sortir. Mais elle n’en sortirait pas. Elle deviendrait une personne différente, vieillissante – ça n’avait aucun rapport avec le temps, aucun.
— Oh, Jackie ! Je suis tellement désolée, fit Maya en tendant la main.
Jackie eut un mouvement de recul. Maya retira sa main. C’est quand les gens ont le plus besoin d’aide que leur isolement est le plus extrême. C’est ce que Maya avait appris la nuit de la disparition d’Hiroko, quand elle avait essayé de réconforter Michel. Il n’y avait rien à faire.
Maya dut se retenir pour ne pas flanquer une calotte à l’assistante éplorée.
— Vous devriez la raccompagner au bateau et tenir les gens à l’écart pendant un moment.
Jackie était toujours perdue dans ses pensées. Sa réaction de rejet avait été purement instinctive. Elle était assommée, en proie à un sentiment d’irréalité qui absorbait toute son énergie. Une réaction normale, celle de n’importe quel être humain. C’était peut-être encore pire quand on ne s’entendait pas avec son enfant, pire que si on l’aimait. Ah, Seigneur…
— Allez, fit Maya à l’assistante en signifiant du regard à Athos de l’aider.
Il finirait bien par lui faire de l’effet, d’une façon ou d’une autre. Ils l’entraînèrent. Elle avait toujours le plus beau dos du monde. Un port de reine. Ça changerait quand elle réaliserait.
Plus tard, Maya se retrouva à la limite sud de la ville, à l’endroit où les lumières s’arrêtaient et où le canal piqueté d’étoiles était enserré dans des berges de mâchefer noir. Cela ressemblait au parchemin d’une vie, la ligne de vie du monde : des vers de néon grouillant dans un paysage, vers l’horizon noir. Des étoiles au-dessus de leurs têtes, sous leurs pieds. Une piste noire sur laquelle ils planaient sans bruit.
Elle retourna au bateau. S’appuya au bastingage. C’était désespérant d’éprouver de tels sentiments pour un ennemi, de perdre un ennemi dans un désastre de ce genre.
— Qui vais-je haïr maintenant ? cria-t-elle à Michel.
— Euh… fit Michel, pris de court, puis il ajouta, réconfortant : Tu trouveras bien quelqu’un, va.
Maya eut un petit rire sec et Michel se fendit d’un sourire. Puis il haussa les épaules et reprit son air grave. Il ne s’était pas fait avoir par le traitement comme les autres. Des histoires d’immortalité dans une chair mortelle, avait-il toujours dit et répété. Il était d’une morbidité absolue sur le sujet. Encore une illustration de son propos.
— Alors la plus qu’humaine a fini par se faire avoir, dit-il.
— Elle prenait trop de risques, aussi. L’idiote ! Elle l’a bien cherché.
— Elle n’y croyait pas.
Maya hocha la tête. Ça ne faisait aucun doute. Rares étaient ceux qui croyaient encore à la mort, surtout les jeunes, qui n’y avaient jamais cru, même avant le traitement, et maintenant moins que jamais. Mais qu’on y croie ou non, elle frappait de plus en plus souvent, surtout les plus vieux, évidemment. De nouvelles maladies, d’anciennes qui revenaient, ou un effondrement rapide, holistique, sans cause apparente.
C’est comme ça qu’étaient partis, ces dernières années, Helmut Bronski et Derek Hastings, des gens que Maya avait rencontrés, sinon bien connus. Et voilà qu’un accident avait frappé un être bien plus jeune qu’eux. Cela n’avait aucun sens, ça n’entrait dans aucun schéma. C’était l’imprudence de la jeunesse. Un accident. Le hasard. Un coup du sort.
— Tu veux toujours que Peter revienne ? demanda Michel, changeant radicalement de sujet.
Allons bon ! Michel qui donnait dans la realpolitik ! Ah… C’était pour lui changer les idées. Elle manqua éclater de rire.
— Essayons toujours de le contacter. Il voudra peut-être venir, dit-elle.
Mais c’était seulement pour rassurer Michel. Le cœur n’y était pas.
La ronde des morts avait commencé.
4
Mais elle ne le savait pas, à ce moment-là. Ce n’était que la fin de leur voyage sur le canal.
La loupe spatiale avait cessé son œuvre de forage juste avant le bord est de la cataracte du bassin d’Hellas, entre Dao et Harmakhis Vallis. La dernière partie avait été creusée par des moyens conventionnels, et la rapidité de la descente, du côté est du bassin, avait exigé la construction de multiples écluses qui faisaient ici office de barrage. L’aspect du canal n’était plus du tout le même que dans les highlands. C’était maintenant une succession de lacs de réservoir reliés par de larges tronçons de rivière rougeâtres. À travers les parois cristallines des écluses, l’enfilade de lacs leur apparaissait comme un escalier géant aux marches bleues descendant jusqu’au miroir de bronze lointain de la mer d’Hellas. Ils descendirent donc, marche après marche, participant à une lente parade de barges et de bateaux à voile, de bateaux de croisière et à vapeur. Les canyons de Dao et d’Harmakhis entaillaient profondément le plateau de roche rouge à gauche et à droite, mais depuis que les bâches avaient été enlevées, il fallait pour les voir se trouver juste au bord, et ils étaient invisibles du canal.