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Nirgal hocha la tête. Il voyait où elle voulait en venir. Pour un peu, elle l’aurait embrassé. Elle resserra son étreinte, lui planta un baiser sur la joue, lui fourra son nez dans le cou.

— Je t’aime, Nirgal.

— Moi aussi, je t’aime, dit-il avec un rire léger, l’air un peu surpris. Mais, écoute, je ne veux pas m’embarquer dans une campagne politique. Non, je t’assure. Je suis d’accord : c’est important, et nous ne pouvons pas interdire l’immigration sur Mars. Nous devons aider la Terre à surmonter son problème démographique, c’est ce que j’ai toujours dit, même là-bas, quand nous y sommes allés. Mais je ne veux pas me retrouver embrigadé dans des institutions politiques. C’est au-dessus de mes forces. Je vous aiderai comme je l’ai toujours fait. Je couvre beaucoup de terrain, je vois des tas de gens. Je leur parlerai. Je vais recommencer à participer à des meetings. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir à ce niveau.

Maya hocha la tête.

— Ce serait merveilleux, Nirgal. C’est le niveau que nous voulons atteindre, de toute façon.

Sax s’éclaircit la gorge.

— Nirgal, tu as rencontré la mathématicienne Bao ?

— Non, je ne crois pas.

— Ah.

Sax replongea dans sa rêverie. Maya parla un moment des problèmes dont ils avaient discuté ce jour-là, Michel et elle, de l’immigration qui fonctionnait comme une sorte de machine à explorer le temps, en ramenant des îlots de passé dans le présent.

— C’était aussi le grand souci de John, et voilà : c’est arrivé.

Nirgal acquiesça.

— Nous devons avoir foi en l’aréophanie. Et dans la Constitution. Tous ceux qui arrivent ici doivent s’y conformer. Au gouvernement d’y veiller.

— Oui. Mais les gens, les indigènes, je veux dire…

— Une sorte d’éthique assimilationniste. Il faut que nous y fassions adhérer tout le monde.

— Oui.

— C’est bon, Maya. Je vais voir ce que je peux faire, dit-il en souriant, puis tout à coup la fatigue le submergea. On réussira peut-être une fois de plus, hein ?

— Peut-être.

— Il faut que j’aille me coucher. Bonne nuit. Je t’aime.

En quittant Moins-Un, ils mirent le cap au nord-ouest. L’île glissa sous l’horizon comme une Grèce antique de rêve, et ils se retrouvèrent à nouveau en pleine mer, au milieu des hautes et larges vagues huileuses. De forts vents dominants soufflèrent du nord-est durant toute la traversée, déchirant les crêtes d’écume qui faisaient paraître encore plus sombre l’eau violette. Ils avaient du mal à s’entendre dans le rugissement du vent et de l’eau, et étaient forcés de crier pour se faire comprendre. L’équipage renonça au langage et s’affaira à déployer le maximum de toile. L’IA du bateau assurerait les conséquences de leur enthousiasme. Les mâts-voiles s’étiraient ou se rétractaient à chaque coup de vent comme des ailes, de sorte qu’une composante visuelle accompagnait la cinétique invisible du vent telle que la percevait la peau tannée de Maya, debout à la proue, cambrée en arrière pour ne pas en perdre une miette.

Le troisième jour, le vent soufflait si fort que le bateau se changea en hydravion. La coque se souleva à la poupe et fila sur les vagues, faisant jaillir tellement d’embruns qu’il était impossible de rester sur le pont. Maya battit en retraite vers la première cabine, d’où elle pouvait admirer le spectacle par les hublots galbés. Quelle vitesse ! Les membres de l’équipage venaient parfois s’ébrouer, reprendre leur souffle et avaler une tasse de java. L’un d’eux dit à Maya qu’ils compensaient leur cap en fonction du courant d’Hellas.

— Cette mer est une merveilleuse démonstration de la force de Coriolis. Elle est ronde, et aux endroits où les vents dominants soufflent dans le même sens que la force de Coriolis, ça tourne autour de Moins-Un comme dans un immense trou d’évier. Si nous n’avions pas corrigé le cap, nous aurions touché terre à mi-chemin de Hell’s Gate.

Le vent se maintint et, à cette allure, il ne leur fallut que quatre jours pour traverser le rayon de la mer d’Hellas. Dans l’après-midi du quatrième jour, les mâts-voiles se déployèrent et la coque retomba sur l’eau, dans les vagues écumantes. La côte apparut soudain à l’horizon, au nord : le bord du grand bassin, pareil à une chaîne de montagnes mais sans pics, un rivage en pente, si gigantesque qu’on aurait dit la paroi intérieure d’un cratère ; ce qu’il était, d’ailleurs, mais tellement plus grand qu’un cratère normal qu’on en discernait à peine la courbure. Maya fut frappée par sa beauté particulière. Et comme ils se rapprochaient de la côte, puis la longeaient par l’ouest, vers Odessa (malgré la correction de cap, ils avaient accosté à l’est de la ville), elle vit, en grimpant dans les drisses, la plage que la mer avait créée : une large bande adossée à des dunes couvertes d’herbe, coupée çà et là par des torrents. Une belle côte, proche d’Odessa ; une partie de sa ville, donc.

Loin à l’ouest, les pics déchiquetés d’Hellespontus Montes se dressaient au-dessus des vagues, tout petits et très différents de la pente nord, lisse. Ils arrivaient. Maya grimpa plus haut dans les drisses. Et là, elle les vit, sur la paroi nord, les rangées supérieures de parcs et de bâtiments, le vert et le blanc, le turquoise et la terre cuite. Puis le vaste centre incurvé de la ville, semblable à un immense amphithéâtre tourné vers la scène, vers le port, apparut : le phare, la statue d’Arkady, la digue, les mille mâts de la marina, le fouillis de toits et d’arbres derrière le béton taché de la corniche au-dessus de la mer. Odessa.

Elle descendit des drisses comme un vieux loup de mer, ou presque, embrassa quelques matelots puis Michel avec un grand sourire, soûlée par le vent. Ils entrèrent dans le port et les voiles se rétractèrent dans les mâts comme un escargot dans sa coquille. Une fois dans la darse, ils suivirent une passerelle, puis les quais, traversèrent la marina et entrèrent dans le parc, sur la corniche. Ils étaient arrivés. Le trolley bleu brinquebalait toujours dans la rue, derrière le parc.

Maya et Michel suivirent la corniche main dans la main, regardèrent les vendeurs des rues, les petits cafés en plein air. Les noms ne leur disaient rien, ils avaient tous changé, mais c’étaient toujours des restaurants ; ils ressemblaient à ceux qu’ils avaient remplacés, et la ville montant terrasse après terrasse derrière le front de mer était exactement telle que dans leurs souvenirs.

— Voilà l’Odéon, et là le Sinter…

— C’est là que je travaillais pour Deep Waters. Je me demande ce qu’ils font tous, maintenant ?

— Le maintien du niveau de la mer doit en occuper pas mal. Il y a toujours des travaux à faire autour de l’eau.

— C’est vrai.

Ils arrivèrent au vieil immeuble d’habitation de Praxis. Ses murs disparaissaient presque sous le lierre, le stuc blanc avait jauni, les persiennes bleues étaient délavées. Il aurait mérité un bon coup de peinture, dit Michel, mais Maya l’aimait comme ça : vieux. Là, au deuxième étage, elle repéra la fenêtre, le balcon de leur cuisine, et Spencer à côté. Spencer, qui devait être chez lui.