Ils franchirent le seuil, firent connaissance avec le nouveau concierge. Et Spencer était bien là. Oui, mais il était mort l’après-midi même.
6
Ça n’aurait jamais dû l’affecter autant. Maya n’avait pas vu Spencer Jackson depuis des années, elle le fréquentait peu, d’ailleurs, même quand ils étaient voisins. Elle ne le connaissait guère, au fond. Mais personne ne le connaissait vraiment. Spencer était l’un des plus compliqués des Cent Premiers, ce qui n’était pas peu dire. Il était comme il était, il vivait sa vie. Et il avait vécu pendant près de vingt ans sous une fausse identité, un espion qui travaillait pour la Gestapo de la sécurité à Kasei Vallis, jusqu’à la nuit où ils avaient fait sauter la ville, sauvé Sax et Spencer. Vingt ans sous une fausse identité, avec un faux passé, sans personne à qui parler. Dans quel état pouvait-on sortir de là ? Enfin, Spencer n’avait jamais été communicatif. Alors peut-être que c’était moins grave pour lui. Il paraissait très bien quand ils l’avaient connu à Odessa. Il suivait une thérapie avec Michel, bien sûr, et il buvait beaucoup. Mais c’était un bon copain, facile à vivre, calme, solide et fiable, à sa façon. Il avait sûrement continué à travailler, sa collaboration avec les designers bogdanovistes n’avait jamais cessé, quand il menait sa double vie et après. Un grand designer. Ses dessins à la plume étaient magnifiques. Mais dans quel état sortait-on de vingt ans de double vie ? Peut-être avait-il assumé toutes ses identités. Maya n’y avait jamais réfléchi ; elle ne pouvait pas imaginer ça. Et maintenant, en emballant ses affaires dans son appartement vide, elle se demandait pourquoi elle n’avait jamais essayé, comment Spencer avait réussi à vivre de telle sorte que personne ne se pose de questions. C’était vraiment bizarre. Elle dit en pleurant à Michel :
— Il faut s’interroger sur tout le monde !
Il hocha la tête. Spencer était l’un de ses meilleurs amis.
Pourtant, les jours qui suivirent, un nombre stupéfiant de gens vinrent à Odessa pour l’enterrement. Sax, Nadia, Mikhail, Zeyk et Nazik, Roald, Coyote, Mary, Ursula, Marina et Vlad, Jurgen et Sibilla, Steve et Marion, Samantha, George et Edvard, on aurait dit une réunion des Cent encore en vie et des issei associés. Maya regarda leurs vieux visages familiers, et se rendit compte avec désespoir qu’ils se rencontreraient comme ça pendant un long moment encore, dans tous les coins du monde, un de moins à chaque fois, comme au jeu des chaises musicales, jusqu’au jour où il n’en resterait plus qu’un. Un horrible destin. Mais Maya ne le connaîtrait pas. Elle mourrait sûrement avant. Frappée par le déclin subit, ou autre chose. Elle se jetterait sous un trolley s’il le fallait. Tout plutôt que ça. Enfin, pas tout, non. Se jeter sous un trolley serait à la fois trop lâche et trop courageux. Elle comptait bien mourir avant d’en arriver là. On pouvait compter sur la Grande Faucheuse pour ça. Elle l’emporterait sans doute avant qu’elle ne le veuille vraiment. Peut-être survivre à tous les autres Cent Premiers ne serait-il pas un sort si effroyable, après tout. De nouveaux amis, une nouvelle vie – n’était-ce pas ce qu’elle cherchait à présent, ces tristes figures ne faisant que la tirer en arrière ?
Elle suivit avec morosité le bref service et les rapides éloges funèbres. Ceux qui prirent la parole le firent avec l’air de se demander un peu quoi dire. Beaucoup d’ingénieurs étaient venus de Da Vinci, des collègues de Spencer du temps où il était designer. Maya l’aimait bien, mais elle trouvait un peu étonnant qu’il ait été aussi apprécié et qu’un homme si secret puisse susciter une telle émotion. Peut-être avaient-ils tous spéculé sur son néant, inventé leur propre Spencer qu’ils avaient chéri comme une partie d’eux-mêmes. Ils faisaient tous ça, n’importe comment. C’était la vie.
Mais il était parti, maintenant. Ils descendirent vers le port et les ingénieurs lâchèrent un ballon d’hélium. Quand il arriva à une centaine de mètres d’altitude, les cendres de Spencer retombèrent en pluie. Participant de la brume, du bleu du ciel, du bronze du soleil couchant.
Puis la foule se dispersa et Maya se promena dans Odessa, fouina dans les boutiques de meubles d’occasion et s’assit sur la corniche, pour regarder le soleil ricocher sur l’eau. C’était bon de se retrouver à Odessa, mais la mort de Spencer la glaçait plus qu’elle n’aurait cru. Elle jetait un voile sur la beauté de cette ville, la plus belle de toutes. Elle lui rappelait qu’en revenant s’installer ici, dans le vieux bâtiment, ils tentaient l’impossible : ils essayaient de revenir en arrière, de nier le passage du temps. C’était sans espoir. Tout passait, tout ce qu’ils faisaient, ils le faisaient pour la dernière fois. Les habitudes étaient mystificatrices, elles les enfermaient dans le sentiment que les choses étaient durables alors que rien ne durait. Elle s’asseyait sur ce banc pour la dernière fois. Si elle revenait demain sur la corniche et se rasseyait sur le même banc, ce serait encore la dernière fois, et rien n’en resterait. Une dernière fois après l’autre, ainsi allait la vie, un dernier moment après l’autre, en une succession ininterrompue. Insaisissable. Impossible à exprimer par des mots, par des idées. Mais elle la percevait, comme une vague irrésistible, ou un vent incessant dans son esprit, poussant les choses, les précipitant si vite en avant qu’elle avait du mal à réfléchir, à éprouver vraiment les choses. Au lit, la nuit, elle pensait, c’est la dernière fois pour aujourd’hui, et elle serrait Michel contre elle, comme si ça pouvait empêcher les choses d’arriver. Même Michel, même le petit duo qu’ils avaient bâti.
— Oh, Michel, disait-elle, terrifiée, ça va si vite.
Il acquiesçait, faisait la moue. Il avait renoncé à lui faire suivre une thérapie ou à lui peindre la vie en rose. Il la traitait en égale, maintenant, et considérait ses états d’âme comme une espèce de vérité, ce qui n’était que normal. Mais le réconfort lui manquait parfois.
Or Michel ne cherchait pas à la contredire, à lui apporter une vision optimiste. Spencer avait été son ami. Avant, à Odessa déjà, quand ils se bagarraient, Maya et lui, il allait parfois dormir chez Spencer, et sans doute parlaient-ils toute la nuit en buvant du whisky. Si quelqu’un pouvait faire sortir Spencer de sa coquille, c’était bien Michel. Et maintenant, il était assis sur le lit, un vieil homme fatigué qui regardait par la fenêtre. Ils ne se disputaient plus. Maya avait l’impression que cela lui ferait du bien, que cela chasserait les toiles d’araignée. Mais Michel ne se laissait pas aller à répondre à ses provocations. Il aspirait à la paix, il avait mis fin à sa thérapie, il ne faisait plus ça pour elle. Ils étaient assis côte à côte sur le lit. Si quelqu’un était entré, se disait Maya, il aurait vu un couple si vieux et si usé qu’il ne se parlait même plus. Ils étaient juste assis côte à côte, perdus chacun dans ses pensées.
— Enfin, fit Michel après un temps infini. Nous y sommes quand même arrivés.
Maya sourit. La remarque optimiste, enfin, faite au prix d’un effort prodigieux. C’était un homme courageux. « Nous y sommes quand même arrivés. » Les premières paroles jamais prononcées sur Mars. John avait le chic pour dire les choses d’une façon amusante. C’était stupide, au fond. Mais peut-être voulait-il dire quelque chose de plus que John quand il avait poussé cette exclamation spontanée, ce cri du cœur qui aurait pu venir aux lèvres de n’importe qui. « Nous y sommes quand même arrivés », répéta-t-elle, pour se l’entendre articuler. Sur Mars. D’abord une idée, puis un endroit. Et maintenant ils étaient dans un appartement presque vide, pas celui dans lequel ils avaient jadis vécu, non, un appartement d’angle dont les grandes fenêtres donnaient au sud et à l’ouest. Mais la vaste courbe de mer et de montagnes était celle d’Odessa, et d’aucune autre ville. Les vieux murs de plâtre étaient tachés, le parquet sombre, luisant. Il avait fallu des années pour obtenir cette patine. Cette porte donnait sur le salon, l’autre dans le couloir qui menait à la cuisine. Ils avaient un lit, un canapé, quelques chaises, des cartons encore fermés – les choses d’autrefois, tirées d’une réserve. Des meubles restés en suspens. C’était bizarre et réconfortant. Ils déballeraient tout, ouvriraient les cartons, installeraient les meubles, s’en serviraient jusqu’à ce qu’ils deviennent invisibles. L’habitude draperait une fois de plus la réalité du monde. Et Dieu soit loué pour ça.