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— Bah ! Stupide enfant ! Stupide jeunesse ! Nous avons dit la vérité, ce soir, c’est ce qui compte. Demain, tu retourneras à tes mensonges ! conclut-elle avec un rire rauque, en le repoussant vers ses amis.

— C’est Maya, expliqua-t-il à ses amis.

— Toïtovna ? Celle de l’opéra ?

— Oui. Enfin, la vraie.

— La vraie ! ironisa Maya. Vous ne savez même pas ce qui est vrai, ajouta-t-elle en les congédiant d’un revers de main, avec le sentiment qu’elle, elle le savait.

Des amis restaient une semaine ou deux. Puis, l’été devenant de plus en plus chaud dans l’hémisphère Sud, ils prirent l’habitude de passer l’un des mois de décembre sur la côte, dans une cabane derrière les dunes, à nager, faire du bateau et du char à voile, à paresser sous un parasol, à lire et à dormir tout le long du périhélie. Puis ils rentraient en ville, retrouvaient le confort familier de leur appartement dans la lumière cuivrée de l’automne. La plus longue saison de l’année martienne devenait plus sombre de jour en jour, jusque vers Ls 70 et l’aphélie. Avant Ls 90 et le solstice d’hiver, il y avait le festival des glaces, et ils patinaient sur la mer gelée, sous la corniche, devant les maisons du front de mer toutes blanches sous les nuages noirs. Ou ils faisaient du bateau à glace, si loin que la ville n’était plus qu’une rayure sur la courbe blanche du grand arc. Elle mangeait seule dans la touffeur des restaurants animés en attendant que la musique commence tandis que la neige fondue tombait dehors. Entrait dans un petit théâtre qui sentait le moisi en riant d’avance. Mangeait sur le balcon pour la première fois du printemps, avec un pull pour ne pas avoir froid, en regardant apparaître sur les arbres les bourgeons d’un vert incomparable, pareils à de petites larmes de viriditas. Et ainsi de suite, dans les replis de l’habitude et de ses rythmes, heureuse de ce déjà-vu qu’on se fabrique pour soi.

Et puis, un matin, elle alluma l’écran, regarda les nouvelles, et apprit qu’on avait découvert une grande colonie chinoise implantée dans Huo Hsing Vallis (comme si le nom justifiait l’intrusion). La police globale, qui n’en revenait pas, leur avait demandé de déguerpir, mais ils faisaient de la résistance passive. Et le gouvernement chinois avait prévenu Mars que toute intervention policière dans la colonie serait considérée comme une agression contre des ressortissants chinois, et qu’il y aurait des représailles.

— Quoi ? s’exclama Maya. Oh non !

Elle appela tous les gens qu’elle connaissait à Mangala, mais rares étaient ceux qui occupaient encore des postes importants. Elle leur demanda ce qu’ils savaient, pourquoi ces gens n’avaient pas été raccompagnés à l’ascenseur, renvoyés chez eux, et tout ce qui s’ensuit.

— C’est absolument inacceptable ! Il faut que ça cesse, et tout de suite !

Mais des incursions à peine plus discrètes se produisaient depuis un certain temps maintenant, elle l’avait elle-même vu aux infos. Les immigrants étaient déposés par des atterrisseurs bon marché, court-circuitant les autorités de Sheffield. Et comment y remédier sans risquer un incident interplanétaire ? Les gens réfléchissaient fébrilement au problème dans la coulisse. L’ONU soutenait la Chine, alors c’était difficile. Enfin, on avançait, lentement mais sûrement. Elle ne devait pas s’inquiéter.

Elle éteignit l’écran. Elle avait jadis souffert de l’illusion selon laquelle le monde ne changerait que si elle s’y donnait à fond. Elle savait maintenant à quoi s’en tenir.

C’était quand même un peu dur à avaler.

— Ça suffirait à teindre n’importe qui en Rouge, dit-elle à Michel en allant travailler. Ça suffirait à me faire partir pour Mangala, ajouta-t-elle d’un ton menaçant.

Enfin, une semaine plus tard, la crise était passée. Un accord avait été trouvé ; la colonie resterait, mais les Chinois promettaient de réduire d’autant le nombre d’immigrants l’année suivante. Ce n’était pas satisfaisant, mais c’était comme ça. La vie continua sous cette nouvelle ombre.

Et puis, elle rentrait chez elle après le travail, vers la fin du printemps, quand une haie de rosiers, le long de la corniche, attira son attention. Elle s’approcha pour les regarder de plus près. Derrière les rosiers, des gens marchaient à pas pressés sur l’avenue Harmakhis, le long des cafés. Les feuilles des rosiers étaient d’un brun fait d’un mélange de rouge et de vert. Les nouvelles roses étaient d’un rouge sombre, intense, leurs pétales de velours brillaient dans le soleil de l’après-midi. Lincoln, disait l’étiquette sur le tronc. Un rosier hybride. Et pour Maya, le plus grand de tous les Américains, une sorte d’hybride de John et de Frank. L’un des membres du Groupe avait écrit sur lui une pièce géniale, sombre et troublante. À la fin, le héros finissait bêtement assassiné. Poignant, vraiment. Ils auraient bien besoin d’un Lincoln, ces temps-ci. Le rouge des roses brillait, brillait. Soudain, tout se brouilla. Elle eut un éblouissement, comme si elle avait regardé le soleil en face.

Puis elle vit des choses. Toutes sortes de choses.

Des formes, des couleurs, elle en avait bien conscience, mais ce que c’était, qui elle était… Rien n’avait plus de nom. Elle essaya désespérément de les reconnaître…

Tout lui revint d’un coup. Les roses, Odessa, comme s’ils n’avaient jamais cessé d’être là. Elle manqua perdre l’équilibre et se rattrapa de justesse.

— Oh non, dit-elle. Mon Dieu…

Elle déglutit péniblement. Elle avait la gorge sèche. Un événement physiologique. Il avait duré un certain temps. Elle siffla, étouffa un cri. Se tint toute raide sur l’allée de gravier, devant la haie d’un brun mêlé de vert, taché de rouge vif. Il faudrait qu’elle se souvienne de cet effet de couleur pour la prochaine pièce élisabéthaine qu’ils monteraient.

Elle avait toujours su que ça arriverait. Toujours. L’habitude, quelle mystification ! Elle le savait. Elle avait une bombe à retardement dans le ventre. Dans le temps, elle faisait tic-tac trois milliards de fois, à quelque chose près. Maintenant, elles étaient réglées pour faire tic-tac dix milliards de fois, un peu plus, un peu moins. Le tic-tac se poursuivait en dépit de tout. Elle avait entendu dire qu’on trouvait des pendules qui marchaient à l’envers pendant un nombre d’heures déterminé à l’avance, un nombre correspondant à cinq cents ans, ou à la durée de vie qu’on voulait. Choisir un million d’années et voir venir. En prendre une et faire un peu plus attention à l’instant qui passe. Ou sombrer dans la routine et ne jamais y penser, comme tous les gens de sa connaissance.

Ce qui lui aurait parfaitement convenu. Elle l’avait déjà fait, elle le referait. Mais en cet instant précis, il était arrivé quelque chose, elle avait réintégré l’interrègne, la période de temps nu séparant les plages d’habitudes, attendant la prochaine exfoliation. Non, non ! Pourquoi ? Elle ne voulait pas de ce temps, c’était trop dur. Elle ne supportait pas la sensation atroce qu’elle éprouvait dans ces moments-là, l’impression du temps qui passait. Que tout arrivait pour la dernière fois. Elle détestait ça. Et cette fois, elle n’avait rien changé à ses habitudes ! Rien du tout. Ça l’avait frappée sans prévenir. Peut-être s’était-il passé trop de temps depuis la dernière fois, nonobstant les habitudes. Peut-être que ça recommencerait sans prévenir, souvent peut-être.

Elle rentra chez elle (en pensant : je sais où c’est) et essaya de raconter à Michel ce qui s’était passé, décrivant, sanglotant, décrivant encore et renonçant.

— On ne fait jamais les choses qu’une fois, tu comprends ?

Il essaya de ne pas le montrer mais il était très inquiet. Passages à vide ou non, les états d’âme de M. Duval n’avaient pas de secret pour Maya. Il lui dit que ce bref jamais-vu était peut-être une petite crise épileptiforme, ou une attaque bénigne, il ne savait pas trop. Les examens ne le révéleraient même pas forcément. On comprenait mal le jamais-vu. Une variante du déjà-vu, son contraire, pour dire les choses simplement.

— On pense que c’est une sorte d’interférence temporaire dans le schéma d’ondes cérébrales. On passe des ondes alpha aux ondes delta, en une petite plongée. Si tu portais un moniteur, on pourrait le savoir la prochaine fois que ça se produira – si ça se reproduit. C’est un peu comme le somnambulisme : au cours des crises, bon nombre d’acquis semblent avoir disparu.

— On ne risque pas de rester coincé dans cet état ?

— Non. Je n’ai jamais entendu parler de cas de ce genre. C’est rare et toujours temporaire.

— Jusqu’ici.

Il essaya de faire comme si ses craintes n’étaient pas fondées.

Mais elle savait à quoi s’en tenir. Elle alla dans la cuisine préparer le dîner. Entrechoquer les gamelles, ouvrir le réfrigérateur, sortir les légumes, les couper en morceaux, chop chop chop chop, les jeter dans la poêle. Arrête de pleurer, arrête d’arrêter de pleurer. C’est déjà arrivé dix mille fois. Les désastres inévitables, l’habitude de la faim. Dans la cuisine, essayer d’ignorer tout ça et de préparer le dîner. Combien de fois. Enfin, nous y sommes quand même arrivés.

Après ça, elle évita la haie de rosiers, de peur que l’incident ne se reproduise. Mais ils étaient visibles de partout à cet endroit de la corniche. Et presque tout le temps en fleur, les roses étaient formidables pour ça. Un jour, dans la même lumière de l’après-midi, qui se déversait sur l’Hellespontus et faisait tout paraître un peu délavé, assombri jusqu’à une opacité de pastel, elle aperçut du coin de l’œil les mouchetures rouges de la haie. Elle longeait le muret donnant sur la mer et voyait d’un côté la tapisserie d’écume sur l’eau noire et de l’autre les roses et Odessa. Elle s’arrêta, paralysée par un élément de cette double vision, une prise de conscience – ou presque, le début d’une épiphanie. Une immense vérité tendait vers elle, juste à sa portée, en elle-même peut-être, dans son crâne mais hors de ses pensées, appuyant sur la dure-mère qui contenait le cerveau. Tout s’expliquait, tout lui apparaissait enfin clair, enfin, pour toujours.

Mais l’épiphanie ne franchit jamais la barrière. Juste une impression. Brumeuse, énorme. Puis la pression sur son esprit passa, et l’après-midi retrouva sa luminescence d’étain ordinaire. Elle rentra à la maison avec une impression de trop-plein, des océans de nuage dans la poitrine, débordant d’une sorte de frustration ou d’une joie angoissante. Elle raconta à Michel ce qui s’était passé, et il opina du chef. Il avait un nom pour ça aussi.

— Un presque-vu. J’en ai tout le temps, dit-il avec un air de nostalgie caractéristique.

Mais Maya avait soudain l’impression que toutes ces catégories symptomatiques n’étaient qu’un rideau de fumée destiné à masquer ce qui lui arrivait en réalité. Elle était parfois très troublée. Elle avait parfois l’impression de comprendre des choses qui n’existaient pas. À d’autres moments elle oubliait des choses, définitivement, et à d’autres encore elle avait très, très peur. Voilà ce que Michel essayait d’enfermer dans ses noms et ses combinatoires.