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Il essaya de ne pas le montrer mais il était très inquiet. Passages à vide ou non, les états d’âme de M. Duval n’avaient pas de secret pour Maya. Il lui dit que ce bref jamais-vu était peut-être une petite crise épileptiforme, ou une attaque bénigne, il ne savait pas trop. Les examens ne le révéleraient même pas forcément. On comprenait mal le jamais-vu. Une variante du déjà-vu, son contraire, pour dire les choses simplement.

— On pense que c’est une sorte d’interférence temporaire dans le schéma d’ondes cérébrales. On passe des ondes alpha aux ondes delta, en une petite plongée. Si tu portais un moniteur, on pourrait le savoir la prochaine fois que ça se produira – si ça se reproduit. C’est un peu comme le somnambulisme : au cours des crises, bon nombre d’acquis semblent avoir disparu.

— On ne risque pas de rester coincé dans cet état ?

— Non. Je n’ai jamais entendu parler de cas de ce genre. C’est rare et toujours temporaire.

— Jusqu’ici.

Il essaya de faire comme si ses craintes n’étaient pas fondées.

Mais elle savait à quoi s’en tenir. Elle alla dans la cuisine préparer le dîner. Entrechoquer les gamelles, ouvrir le réfrigérateur, sortir les légumes, les couper en morceaux, chop chop chop chop, les jeter dans la poêle. Arrête de pleurer, arrête d’arrêter de pleurer. C’est déjà arrivé dix mille fois. Les désastres inévitables, l’habitude de la faim. Dans la cuisine, essayer d’ignorer tout ça et de préparer le dîner. Combien de fois. Enfin, nous y sommes quand même arrivés.

Après ça, elle évita la haie de rosiers, de peur que l’incident ne se reproduise. Mais ils étaient visibles de partout à cet endroit de la corniche. Et presque tout le temps en fleur, les roses étaient formidables pour ça. Un jour, dans la même lumière de l’après-midi, qui se déversait sur l’Hellespontus et faisait tout paraître un peu délavé, assombri jusqu’à une opacité de pastel, elle aperçut du coin de l’œil les mouchetures rouges de la haie. Elle longeait le muret donnant sur la mer et voyait d’un côté la tapisserie d’écume sur l’eau noire et de l’autre les roses et Odessa. Elle s’arrêta, paralysée par un élément de cette double vision, une prise de conscience – ou presque, le début d’une épiphanie. Une immense vérité tendait vers elle, juste à sa portée, en elle-même peut-être, dans son crâne mais hors de ses pensées, appuyant sur la dure-mère qui contenait le cerveau. Tout s’expliquait, tout lui apparaissait enfin clair, enfin, pour toujours.

Mais l’épiphanie ne franchit jamais la barrière. Juste une impression. Brumeuse, énorme. Puis la pression sur son esprit passa, et l’après-midi retrouva sa luminescence d’étain ordinaire. Elle rentra à la maison avec une impression de trop-plein, des océans de nuage dans la poitrine, débordant d’une sorte de frustration ou d’une joie angoissante. Elle raconta à Michel ce qui s’était passé, et il opina du chef. Il avait un nom pour ça aussi.

— Un presque-vu. J’en ai tout le temps, dit-il avec un air de nostalgie caractéristique.

Mais Maya avait soudain l’impression que toutes ces catégories symptomatiques n’étaient qu’un rideau de fumée destiné à masquer ce qui lui arrivait en réalité. Elle était parfois très troublée. Elle avait parfois l’impression de comprendre des choses qui n’existaient pas. À d’autres moments elle oubliait des choses, définitivement, et à d’autres encore elle avait très, très peur. Voilà ce que Michel essayait d’enfermer dans ses noms et ses combinatoires.

Presque-vu. Presque-compris. Et de nouveau dans le monde de la lumière et du temps. Elle n’y pouvait rien, il fallait faire avec. Alors elle continua son petit bonhomme de chemin, les jours passèrent et elle oublia. Ce qu’elle avait ressenti, sa peur, la joie qu’elle avait failli éprouver. Elle trouvait étrange qu’il soit aussi facile d’oublier. De vivre au quotidien, de s’intéresser à son travail, à ses amis, à ses visiteurs.

Parmi ces derniers, il y eut Charlotte et Ariadne, qui étaient venues de Mangala consulter Maya sur l’aggravation des relations avec la Terre. Elles allèrent prendre leur petit déjeuner sur la corniche et parlèrent des dossiers de Dorsa Brevia. En dehors des Minoens qui avaient quitté la coalition de Mars Libre, en partie parce qu’ils désapprouvaient ses manœuvres pour dominer les colonies extérieures, la plupart des gens de Dorsa Brevia en venaient à se dire que Jackie n’avait pas totalement tort en matière d’immigration.

— Mars n’est pas saturée, loin de là, disait Charlotte. Ceux qui le proclament se trompent. On pourrait se serrer la ceinture, accroître la densité urbaine. Les nouvelles villes flottantes de la mer du Nord pourraient accueillir beaucoup de monde. Elles n’ont pratiquement aucun impact sur l’environnement, sauf peut-être dans les ports, et des ports, on pourrait en créer d’autres.

— Beaucoup d’autres, approuva Maya.

Malgré les coups de force terriens, elle n’aimait pas le discours anti-immigration, quel qu’il soit. Charlotte, qui siégeait de nouveau au conseil exécutif et entretenait depuis des années des relations étroites avec la Terre, fit un aveu qui lui coûtait :

— Ce n’est pas le nombre des immigrants qui suscite les difficultés mais leur nature, ce à quoi ils croient. On commence à avoir de sérieux problèmes d’assimilation.

— C’est ce que j’ai entendu dire aux infos, acquiesça Maya.

— On a tout fait pour intégrer les nouveaux arrivants, mais ils forment bloc, et on ne peut évidemment pas les diviser.

— Non.

— Mais les ennuis se multiplient, souvent liés à la charia, des cas de violence familiale, des bandes ethniques qui s’affrontent en bataille rangée, des agressions d’indigènes, des femmes le plus souvent, mais pas toujours, par des immigrés, et les représailles par des bandes de jeunes indigènes qui font des raids sur les nouvelles colonies et ainsi de suite. Ça devient grave. Et ce malgré la diminution, du moins légale, de l’immigration. Que l’ONU ne nous a pas pardonnée. Elle voudrait nous envoyer toujours plus de monde. Si ça se fait, nous deviendrons une sorte de poubelle à humains, et nous aurons fait tout ce travail en pure perte.

— Hmm, fit Maya en secouant la tête.

Elle connaissait le problème. C’était déprimant de penser que de tels alliés pourraient se retourner contre eux et se liguer avec leurs adversaires parce que la situation se dégradait.

— Quoi que vous fassiez, vous devez tenir compte de l’ONU. Si vous interdisez l’immigration et que, non contents de passer outre, les immigrants reçoivent le soutien de l’ONU, ça va vraiment tourner au vinaigre. Regardez ce qui se passe avec ces incursions. Mieux vaut autoriser l’immigration, quitte à négocier le plus faible taux possible avec l’ONU et nous occuper des immigrants au fur et à mesure de leur arrivée.

Les deux femmes hochèrent la tête, désolées, et se remirent à manger en regardant le bleu frais de la mer matinale.

— Les ex-métas n’arrangent pas les choses, reprit Ariadne. Elles ont encore plus envie que l’ONU de venir ici.

— Ben tiens.

Maya n’était pas étonnée que les anciennes métanationales aient encore autant de pouvoir sur Terre. Elles avaient toutes singé le modèle de Praxis pour survivre, et n’étaient donc plus des féodalités totalitaires déterminées à conquérir le monde, mais elles étaient toujours énormes, puissantes, et représentaient une masse phénoménale de gens et de capitaux. Or elles étaient bien obligées, pour continuer à exister, de faire des affaires. Les stratégies qu’elles employaient dans ce but étaient parfois admirables, mais ce n’était pas une constante. Il y avait de nouveaux besoins à satisfaire, par le biais de moyens originaux, meilleurs. Mais certaines profitaient de la situation et tentaient de tirer leur épingle du jeu en suscitant de faux besoins. La plupart des ex-métas poursuivaient naturellement un cocktail de stratégies, espérant s’en sortir par la diversification, comme elles diversifiaient leurs investissements au bon vieux temps. Tout le monde était plus ou moins engagé dans la mêlée, ce qui ne facilitait pas la lutte contre les abus. Beaucoup d’ex-métas menaient des programmes martiens très actifs, pour le compte des gouvernements de la Terre. Elles envoyaient des gens pour bâtir des villes, créer des fermes, travailler dans les mines, la production ou le commerce. Il semblait parfois que l’émigration de la Terre vers Mars cesserait seulement le jour où l’équilibre serait réalisé entre les deux mondes. Ce qui, étant donné la situation démographique sur Terre, serait un désastre pour Mars.