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Ne t’en va pas, aurait-il voulu dire. Ne t’en va pas. Ne quitte pas ce monde à jamais. Ne me quitte pas. Rappelle-toi le jour où le Soufi nous a mariés. Le jour où nous avons fait l’amour à la chaleur d’un volcan. Et Zygote ? Tu te souviens de Zygote ?

Il ne dit rien. Elle se souvenait.

Je ne sais pas.

Il tendit la main vers l’inscription sur la carpette, effaça tu y arriveras et écrivit à la place nous y arriverons du bout de l’index.

Elle eut un sourire mélancolique. Contre toutes ces années, que pesait un simple mot ?

Les haut-parleurs annoncèrent que l’ascenseur était prêt pour le départ. Les gens se levèrent, se dirent des choses d’une voix tremblante. Nirgal se retrouva debout, face à Jackie. Elle le regardait droit dans les yeux. Il la serra sur son cœur. Son corps dans ses bras, aussi réel qu’une pierre. Ses cheveux dans son nez. Il inspira profondément, retint son souffle. La relâcha. Elle s’éloigna sans un mot. Elle se retourna une fois, à l’entrée de la passerelle. Son visage. Et puis elle ne fut plus là.

Plus tard, il reçut un message radio, du fin fond de l’espace. Où que tu ailles, nous y arriverons. Ce n’était pas vrai. Mais il se sentit mieux. Les mots avaient ce pouvoir. Très bien, se dit-il alors qu’il passait ses journées à arpenter la planète. Maintenant, je suis en route pour Aldébaran.

2

L’île polaire du Nord était peut-être du paysage martien l’endroit qui avait connu le plus de déformations. C’est ce que Sax avait entendu dire, et en marchant sur une butte qui longeait la rivière de Borealis Chasma, il comprit ce que cela signifiait. La calotte polaire avait diminué de moitié et les immenses parois de glace de Borealis avaient pratiquement disparu, occasionnant une fonte comme on n’en avait pas vu sur Mars depuis le milieu de l’Hespérien. Et, tous les printemps et tous les étés, cette énorme masse d’eau avait impétueusement raviné le sable et le lœss stratifiés. Les creux du paysage s’étaient transformés en de profonds canyons aux parois de sable, qui traversaient dans leur course vers la mer du Nord des bassins hydrographiques très instables, canalisant les fontes printanières et changeant rapidement de cours au gré des effondrements et des glissements de terrain qui donnaient naissance à des lacs éphémères. Puis des brèches s’ouvraient dans les barrages et ces lacs étaient emportés à leur tour, ne laissant que des plages en terrasse et des barrières mouvantes.

Sax regarda l’une de ces barrières en calculant la masse d’eau qui avait dû s’accumuler dans le lac avant la rupture du barrage. On ne pouvait pas trop s’approcher de la partie en surplomb ; les bords du nouveau canyon étaient très instables. La végétation était maigre. Çà et là, une bande de lichen de couleur pâle rompait la monotonie des tons minéraux. La rivière Borealis était un large ruban peu profond de lait glacial, turbide, qui courait cent quatre-vingts mètres plus bas. Des cours d’eau tributaires coupaient beaucoup moins profondément les vallées suspendues et déchargeaient leurs eaux en cascades opaques semblables à de la peinture diluée.

Au-dessus des canyons, le plateau qui avait été le fond de Borealis Chasma était un terrain laminé, et les lignes de soulèvement donnaient l’impression d’avoir été artistement ciselées dans le paysage. Les rivières suivaient un tracé comparable aux nervures d’une feuille et s’enfonçaient à plusieurs mètres de profondeur en décrivant des courbes pareilles à celles d’un pistolet de dessinateur comme si la carte avait marqué le territoire à une grande profondeur.

On n’était pas loin du milieu de l’été, et le soleil balayait toute la largeur du ciel au cours de la journée. Des nuages dévalaient la glace, au nord. Quand le soleil était au plus bas, vers la mi-après-midi, ces nuages filaient vers le sud et la mer en un épais brouillard violet, lilas, bronze ou de quelque autre teinte subtile, vibrante. Des fleurs de fellfield poussaient anarchiquement sur le plateau laminé, et Sax pensa au glacier d’Arena, le paysage auquel il s’intéressait avant son problème. Il se souvenait mal de la première fois qu’il l’avait vu, mais cette image avait dû se graver en lui, de la même façon que les canetons prennent les premières créatures qu’ils voient pour leur mère. De grandes forêts couvraient les régions tempérées, où des touffes de séquoias géants ombrageaient des sous-bois de pins. Des falaises spectaculaires hébergeaient de grands nuages d’oiseaux piauleurs. Il y avait des terrariums renfermant des jungles de cratère et, l’hiver, les interminables plaines de neige des sastrugi. Il y avait des escarpements qui étaient des mondes verticaux, d’immenses déserts de sable rouge, mouvants, des pentes volcaniques de gravier noir ; il y avait toutes sortes de biomes, grands et petits, mais pour Sax, ce bioscope de roche dénudée était le meilleur.

Il marchait sur les pierres, son petit véhicule le suivant tant bien que mal, profitant des passages à gué pour traverser les cours d’eau. Les fleurs d’été, bien que peu visibles à dix mètres, n’en étaient pas moins intensément colorées, aussi spectaculaires à leur façon que n’importe quelle forêt tropicale. L’humus né de ces plantes était extrêmement léger, ne s’épaissirait que lentement, et il était difficile de l’augmenter ; toute terre déversée dans les canyons était emportée par les vents vers la mer du Nord et, sur les terrains laminés, les hivers étaient si rudes que le sol ne se bonifiait que très lentement. Il s’intégrait au permafrost, sans plus. Alors ils laissaient lentement évoluer les fellfields en toundra et gardaient l’humus pour les régions plus prometteuses du Sud. Ce qui convenait à Sax. Les gens auraient des siècles pour procéder à leurs expériences sur le premier aréobiome non terrien, si rare et précieux.

Sax se dirigea – en regardant bien où il mettait les pieds, à cause des plantes – vers son véhicule, qui était maintenant hors de vue à sa droite. Le soleil ne bougeait guère sur l’horizon, et quand on s’éloignait du nouveau Borealis Chasma qui courait le long de l’ancien, il devenait très difficile de s’orienter. Le nord pouvait être n’importe où, dans un arc de cent quatre-vingts degrés. Normalement il était « derrière lui ». Or il ne tenait pas à s’approcher de la mer du Nord, qui devait être devant, parce que les ours polaires s’étaient très bien acclimatés sur ce littoral, où ils tuaient les phoques et attaquaient les réserves d’oiseaux.

Sax prit donc le temps de consulter les cartes de son bloc-poignet pour déterminer avec précision sa position et celle de sa voiture. Il avait un très bon programme de cartes, ces temps-ci. Bon, il se trouvait par 31,63844 degrés de longitude et 84,89926 degrés de latitude nord, à quelques mètres près. Et son véhicule était à 31,64114 degrés par 84,86857. S’il grimpait, par un charmant escalier naturel, en haut de ce petit tertre en forme de miche de pain, au nord-ouest, il le verrait. Oui. Il roulait paresseusement là-bas. Et là, dans le pli de la miche (quelle analogie anthropomorphique appropriée !), une touffe de saxifrage pourpre, obstinée, s’accrochait à l’abri de la roche brisée.

Tout cela avait quelque chose de profondément satisfaisant : le terrain laminé, la saxifrage dans la lumière, le petit véhicule qu’il retrouverait à temps pour dîner, la délicieuse lassitude de ses pieds, et puis un sentiment indéfinissable, un plaisir que tous ces éléments distincts ne suffisaient pas à justifier. Une sorte d’euphorie. Ça devait être de l’amour. L’esprit de l’endroit, l’amour de cet endroit – l’aréophanie, non seulement telle qu’Hiroko l’avait définie, mais peut-être telle qu’elle-même l’avait vécue. Ah, Hiroko… se pouvait-il qu’elle se soit sentie aussi bien, tout le temps ? La créature bénie ! Pas étonnant qu’elle ait projeté une telle aura, suscité un tel engouement. Le désir de côtoyer cette jouissance, d’apprendre à l’éprouver soi-même… L’amour d’une planète. De la vie d’une planète. La composante biologique était sans aucun doute un facteur déterminant de la considération qu’elle inspirait. Même Ann n’aurait pu faire autrement que de l’admettre, si elle s’était trouvée à ses côtés aujourd’hui. Une hypothèse intéressante, à tester. Regarde, Ann, cette saxifrage violette. Vois comme elle attire l’œil. Le regard fixé au centre du paysage curviligne. Une sorte de génération spontanée. Comme l’amour.