La mort de ses amis, par exemple. Cette fois, c’était Yeli Zudov, un des Cent Premiers qu’il n’avait jamais bien connu. Il était quand même allé à Odessa et, après le service – une cérémonie lugubre dont il avait été souvent distrait par la pensée de Vlad, de Spencer, de Phyllis et d’Ann –, ils s’étaient réunis chez Michel et Maya. Ce n’était pas l’appartement qu’ils occupaient avant la seconde révolution, mais Michel avait fait en sorte qu’il lui ressemble, pour autant que Sax s’en souvienne. C’était en rapport avec la thérapie de Maya, qui avait de plus en plus de problèmes mentaux ; Sax ne savait plus très bien lesquels. Il n’avait jamais compris les aspects les plus mélodramatiques de Maya, et il n’avait pas fait très attention à ce que Michel lui avait raconté, la dernière fois qu’il l’avait vu. Ce n’était jamais pareil, et toujours la même chose.
Mais cette fois, après lui avoir donné une tasse de thé, Maya était retournée dans la cuisine, en passant devant la table sur laquelle étaient ouverts les albums de photos de Michel. Sur le dessus, il y avait une photo de Frank que Maya adorait, dans le temps. Elle l’avait collée sur le placard de la cuisine, dans l’autre appartement. Sax s’en souvenait comme si c’était hier, c’était une sorte de figure héraldique de ces années de tension : tous en train de se battre alors que le jeune Frank se moquait d’eux.
Maya s’était arrêtée, avait regardé la photo attentivement. En pensant sans doute aux morts précédents. Ceux qui étaient déjà partis, il y avait si longtemps.
Puis elle avait dit : « Quel visage intéressant. »
Sax avait éprouvé une sensation de froid horrible au creux de l’estomac. La manifestation physiologique caractéristique de la détresse. Perdre le fil de ses idées, oublier de vagues spéculations métaphysiques, c’était une chose. Mais ça, son propre passé, leur passé commun, c’était insupportable. On ne pouvait s’y faire. Il ne s’y ferait jamais.
Maya avait vu qu’ils étaient choqués, mais elle n’avait pas compris pourquoi. Nadia avait les larmes aux yeux, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Michel donnait l’impression d’avoir été frappé par la foudre. Sentant que quelque chose clochait, Maya avait quitté l’appartement en coup de vent. Personne n’avait tenté de l’arrêter.
Les autres avaient comblé le vide. Nadia s’était approchée de Michel.
— De plus en plus souvent, avait marmonné Michel, l’air hagard. Ça lui arrive de plus en plus souvent. Ça m’arrive aussi. Mais chez Maya, c’est…
Il avait secoué la tête, totalement découragé. Incapable d’en tirer quoi que ce soit de positif, même lui, Michel, qui avait appliqué son alchimie de l’optimisme à tous leurs ennuis passés, les faisant entrer dans sa grande histoire, réussissant en quelque sorte à arracher le mythe de Mars au bourbier quotidien. Mais ça, c’était la mort de l’histoire, donc difficile à mythifier. Non, continuer à vivre après la mort de la mémoire n’était qu’une farce, inutile et terrible. Il fallait faire quelque chose.
Sax y réfléchissait encore, assis dans un coin, absorbé dans l’examen de son bloc-poignet. Il lisait une sélection de travaux expérimentaux récents sur la mémoire, quand il avait entendu un bruit sourd de chute dans la cuisine. Nadia avait poussé un cri. Sax s’était précipité et avait trouvé Nadia et Art accroupis à côté de Michel, étalé par terre, le visage crayeux. Sax avait appelé le concierge et, étonnamment vite, une équipe médicale était arrivée, de grands jeunes indigènes avec tout leur équipement, qui avaient écarté Art et enfermé Michel dans leur réseau compact de machines, reléguant les anciens dans le rôle de spectateurs de la… du combat de leur ami.
Sax avait rejoint les médecins, comme eux posé la main sur l’épaule et le cou de Michel. Il n’avait plus de pouls, ne respirait plus. Il était livide. Il y avait eu la violence des tentatives de réanimation. Ils lui avaient infligé des électrochocs en variant la puissance des décharges, puis ils l’avaient intubé. Les jeunes médecins travaillaient presque en silence, n’échangeant que les paroles indispensables, apparemment inconscients de la présence des anciens assis contre le mur. Ils avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais Michel était resté obstinément, mystérieusement mort.
De toute évidence, il avait été contrarié par le trou de mémoire de Maya. Mais ce n’était pas une explication suffisante. Il connaissait son problème mieux que personne, il se faisait du souci pour elle. Une crise de plus ou de moins n’aurait pas dû avoir cet impact sur lui. C’était une coïncidence. Une atroce coïncidence. Plus tard ce soir-là, alors que les docteurs avaient renoncé et descendu Michel au rez-de-chaussée, au moment où ils remballaient leur matériel, en fait, Maya avait fini par revenir, et ils avaient dû lui expliquer ce qui s’était passé.
Elle était désespérée, bien entendu. Son accablement, sa douleur avaient bouleversé l’un des jeunes médecins qui avait tenté de la réconforter (ça ne marchera pas, aurait voulu dire Sax, j’ai déjà essayé) et reçu une gifle en pleine face pour sa peine, ce qu’il n’avait pas apprécié. Il était sorti dans le couloir, s’était lourdement assis.
Sax l’avait rejoint. Le jeune homme pleurait.
— Je n’en peux plus. Ça ne sert à rien, avait-il dit au bout d’un moment, en secouant la tête d’un air d’excuse. On vient, on fait tout ce qu’on peut et ça ne sert à rien. Rien n’empêche le déclin subit.
— C’est quoi ? avait demandé Sax.
Le jeune homme avait haussé ses larges épaules, reniflé.
— C’est bien là le problème. Personne ne le sait.
— Il doit bien y avoir des théories. Il y a eu des autopsies ?
— Arythmie cardiaque, avait lâché d’un bon laconique un autre médecin qui passait avec son matériel.
— Ce n’est qu’un symptôme, avait lancé hargneusement l’homme assis en reniflant à nouveau. Pourquoi le rythme se perturbe-t-il ? Et pourquoi les défibrillateurs ne réussissent-ils pas à le régulariser ?
Personne ne lui avait répondu.
Un autre mystère à élucider. Par la porte, Sax voyait Maya pleurer sur le canapé, Nadia à côté d’elle, raide comme une statue. Sax avait soudain réalisé que même s’il trouvait une explication, ça ne ramènerait pas Michel.
Pendant qu’Art s’activait avec les médecins, prenait des dispositions, Sax avait pianoté sur son bloc-poignet, et des titres d’articles sur le déclin subit avaient défilé à toute vitesse : il y avait 8 361 entrées sous cet intitulé, des résumés d’articles, des sommaires établis par les IA, mais rien de concluant, apparemment. Ils en étaient encore au stade de l’observation et des hypothèses… qui balançaient comme un fléau. Par de nombreux aspects, cela lui rappelait les travaux sur la mémoire qu’il avait lus. La mort et l’esprit. Depuis combien de temps étudiaient-ils ces problèmes, depuis combien de temps leur résistaient-ils ? Michel lui-même s’était penché dessus, fournissant des commentaires qui expliquaient l’inexplicable. Michel qui avait tiré Sax de l’aphasie, qui lui avait appris à comprendre des parties de lui-même dont il ignorait jusqu’à l’existence. Michel était parti. Il ne reviendrait pas. Ils avaient emporté la derrière version de son corps hors de l’appartement. Il avait à peu près l’âge de Sax, 220 ans. C’était un âge avancé, selon tous les critères antérieurs, alors pourquoi cette douleur dans sa poitrine, ce flot de larmes brûlantes. Ça n’avait pas de sens. Et pourtant, Michel aurait compris. Ça valait mieux que la mort de l’esprit, aurait-il dit. Sauf que Sax n’en était pas si sûr. Ses problèmes de mémoire semblaient moins importants à présent, ceux de Maya aussi. Elle avait assez de souvenirs pour être anéantie, et lui aussi. Il se rappelait ce qui était important.