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Un souvenir incongru : il s’était retrouvé auprès d’elle, dans le sillage de la mort de trois de ses partenaires : John, Frank, et maintenant Michel. C’était chaque fois plus pénible pour elle. Et pour lui aussi.

Les cendres de Michel s’étaient envolées dans un ballon au-dessus de la mer d’Hellas. Ils en avaient gardé une pincée pour la rapporter en Provence.

3

La littérature sur la longévité et la sénescence était si vaste et si spécialisée que Sax avait eu du mal, au début, à la prendre à bras le corps, selon son habitude. Il était évidemment parti des derniers travaux sur le déclin subit mais, pour comprendre les articles sur la question, il fallait remonter en amont, au traitement de longévité proprement dit. C’était un domaine dont Sax n’avait qu’une connaissance superficielle, pour lequel il éprouvait une aversion instinctive en raison de sa nature biologique semi-miraculeuse, inexplicable et un peu répugnante. Très proche du Grand Inexplicable, en fait. Il s’en était allègrement remis à Hiroko et à Vladimir Taneiev, ce génie qui avait conçu et supervisé les premiers traitements avec Ursula et Marina, ainsi que beaucoup d’évolutions ultérieures.

Mais Vlad était mort, maintenant, et Sax se sentait concerné. Il était temps de plonger dans la viriditas, dans le royaume de la complexité.

Il y avait un comportement ordonné, il y avait un comportement chaotique. L’interface était une zone très large et très complexe, le royaume du complexe. C’est là qu’apparaissait la viriditas, à l’endroit où la vie pouvait exister. Le traitement de longévité consistait, d’un point de vue philosophique général, à maintenir la vie dans cette zone de complexité, à empêcher diverses incursions du chaos (l’arythmie, par exemple) ou de l’ordre (la croissance des cellules malignes) de bouleverser le programme d’une façon fatale.

Mais quelque chose amenait les individus qui avaient reçu le traitement gérontologique à passer d’une sénescence négligeable à une sénescence extrêmement rapide ou, fait plus grave, de la santé à la mort, sans vieillissement physiologique du tout. Une irruption de l’ordre ou du chaos dans la zone de complexité limitrophe. Telle était, en tout cas, son impression après avoir lu quantité d’observations du phénomène. Il en déduisit qu’il fallait chercher en direction de formulations mathématiques de la frontière entre complexité et chaos, entre ordre et complexité. Mais il perdit cette vision holistique du problème dans un de ses passages à vide. L’enchaînement de pensées mathématiques disparut à jamais. D’un autre côté (il se consola comme il put), sa vision était probablement trop philosophique pour être utilisable. L’explication ne pouvait être évidente, sans quoi les efforts concertés, intensifs, du corps médical l’auraient depuis longtemps débusquée. Elle résidait sûrement, au contraire, dans quelque subtilité biochimique du cerveau, un domaine qui avait résisté à cinq cents ans d’investigations scientifiques, résisté comme l’hydre, chaque nouvelle découverte ne faisant que révéler d’autres mystères…

Il n’en persévéra pas moins. Quelques semaines de lecture assidue lui donnèrent une meilleure vision du domaine. Il avait jusque-là l’impression que le traitement de longévité consistait plus ou moins en une injection d’ADN du sujet lui-même, les brins obtenus artificiellement se substituant à ceux qui étaient déjà dans les cellules afin de les renforcer, de réparer les ruptures et les erreurs qui s’y produisaient avec le temps. Ce n’était pas faux, mais c’était bien davantage, de même que la sénescence était plus qu’une division cellulaire erronée ou une simple rupture de chromosomes ; c’était un véritable ensemble de processus. Et si certains étaient bien compris, d’autres l’étaient beaucoup moins. L’action de la sénescence (le vieillissement) se faisait sentir à tous les niveaux de la molécule, des cellules, des organes et de l’organisme. Une partie de la sénescence résultait d’effets hormonaux positifs pour l’organisme jeune dans sa phase reproductive, et négatifs pour l’animal qui avait passé l’âge de la reproduction, lorsque ça n’avait plus d’importance pour l’évolution. Certaines cellules étaient virtuellement immortelles : la moelle des os, le mucus intestinal se reproduisaient tant que leur environnement était vivant, sans évoluer dans le temps. D’autres cellules, comme les protéines non remplacées de la cornée, subissaient des altérations dues à la chaleur et à la lumière, assez régulières pour faire office de chronomètre biologique. Chacune de ces lignées de cellules vieillissait à un rythme autonome, ou ne vieillissait pas. Ce n’était donc pas une simple « question de temps » au sens newtonien, absolu, d’action entropique sur un organisme ; ce temps-là n’existait pas. C’était plutôt une longue succession d’événements physico-chimiques spécifiques, évoluant à des vitesses différentes, et avec des effets divers. Tout organisme assez grand était doté d’un nombre incroyable de mécanismes de réparation cellulaire et d’un système immunitaire puissant et polyvalent. Le traitement de longévité suppléait souvent ces processus, agissait sur eux ou les remplaçait. Il incluait des additions d’enzyme de photolyase, afin de corriger les accidents de l’ADN, de mélatonine, l’hormone pinéale, et de déhydro-épiandrostérone, une hormone stéroïde sécrétée par les glandes adrénalines. Il comportait maintenant près de deux cents composés de ce type.

C’était si vaste, si complexe… Après avoir passé la journée à lire, Sax allait parfois s’asseoir sur la corniche avec Maya et, s’il mangeait un burrito, il lui arrivait de s’arrêter entre deux bouchées pour le regarder, pour observer tout ce qui entrait dans le processus digestif et les maintenait en vie. Il prenait conscience de sa respiration, à laquelle il ne prêtait jamais attention. Il se sentait le souffle court, l’appétit coupé, et se prenait à douter qu’un système aussi complexe puisse exister plus d’un instant avant de s’effondrer, de retourner au limon et aux rudiments de l’astrophysique. Comme un château de cartes, d’une centaine d’étages de haut, dans le vent. Une pichenette n’importe où… Une chance que Maya n’ait pas besoin d’une compagnie active, parce qu’il restait alors plusieurs minutes d’affilée sans pouvoir parler, absorbé par la contemplation de son incapacité manifeste.

Mais il persévéra, comme tout savant confronté à une énigme. Il n’était pas seul dans sa quête, d’autres travaillaient en amont, sur les frontières ou dans des domaines voisins, du plus petit – la virologie, où les recherches sur des formes de vie comme les prions et les viroïdes en révélaient d’autres, encore plus infimes, presque trop partielles pour être qualifiées de vivantes : les virides, les viris, les virs, les vis, les vs, qui tous pouvaient avoir un rapport avec le problème pris dans son ensemble – au plus grand : les problèmes fonctionnels généraux, comme le rythme des ondes cérébrales et ses relations avec le cœur et les autres organes, ou la diminution constante de la sécrétion de mélatonine par la glande pinéale, une hormone qui semblait réguler nombre d’aspects du vieillissement. Sax suivait tous ces travaux, espérant retirer une vision inédite de ses nouvelles connaissances. Il devait suivre son intuition et étudier ce qui lui semblait important.