Выбрать главу

— Ce n’est pas indigo, c’est bleu roi.

— Pourquoi dit-on que c’est du bleu alors qu’il y a du rouge dedans ?

— Parce que. Regarde le bleu marine, le bleu de Prusse, le bleu roi, il y a du rouge dans tous.

— Aucune de ces couleurs n’est celle de l’horizon.

— Non, tu as raison. C’est une teinte non identifiée.

Ils l’inscrivirent sur leurs nuanciers. Ls 24 de l’an M-91, en septembre de l’année terrienne 2206, une nouvelle couleur. Et une autre soirée de passée.

Puis, un soir d’hiver, ils étaient assis sur le banc le plus à l’ouest dans le calme de l’heure qui précède le coucher du soleil. La mer d’Hellas était comme un miroir, le ciel sans nuages, pur, clair, transparent. Lorsque le soleil disparut derrière l’horizon, tout le spectre dériva vers le bleu. Maya agrippa Sax par le bras.

— Oh, mon Dieu, regarde !

Ils se levèrent machinalement, comme de vieux vétérans écoutant l’hymne national d’un défilé qui approche. Sax, qui mangeait un hamburger, manqua s’étrangler.

— Ah ! dit-il en ouvrant de grands yeux.

Tout était bleu, bleu ciel, le bleu du ciel de la Terre, et pendant près d’une heure il imprégna leur rétine et les nerfs oculaires qui menaient à leur cerveau depuis si longtemps assoiffé de cette couleur précise, celle du chez-eux qu’ils avaient quitté pour toujours.

C’étaient des soirées agréables. Mais le jour, les choses devenaient de plus en plus compliquées. Sax renonça à étudier les problèmes inhérents au corps entier et restreignit ses recherches au cerveau. Ce qui revenait à diviser l’infini en deux, mais n’en réduisait pas moins le nombre d’articles à consulter, et puis il semblait que c’était là le cœur du problème, si l’on peut dire. L’encéphale hyperâgé subissait des changements constatables à l’autopsie, au cours des mesures de l’activité électrique, du flux sanguin, de l’utilisation des protéines et de la chaleur, et des examens du cerveau pendant des activités mentales de toute sorte. Entre autres changements on notait la calcification de la glande pinéale, qui réduisait la production de mélatonine (le cocktail gériatrique comprenait une dose d’hormone de synthèse, mais il aurait évidemment été préférable d’empêcher la calcification, car elle avait probablement d’autres effets) ; une nette augmentation des amas neurofibrillaires (des agrégats de filaments de protéine qui poussaient entre les neurones et exerçaient sur eux une pression physique correspondant peut-être, qui sait ? à la sensation que Maya disait avoir éprouvée durant ses presque-vu) ; une accumulation de protéine béta-amyloïde dans les capillaires cérébraux et dans l’espace entourant les terminaisons nerveuses, entravant aussi leur fonctionnement ; et, enfin, une accumulation de calpaïne dans les neurones pyramidaux du cortex frontal et de l’hippocampe, ce qui les rendait vulnérables à l’action néfaste du calcium. Or ces cellules avaient le même âge que l’organisme proprement dit. Lorsqu’elles subissaient un dommage, il était irréversible, exactement comme cela s’était passé quand Sax avait eu son attaque. Il y avait laissé une bonne partie de son cerveau et n’aimait pas y penser. Et les molécules de ces cellules pouvaient aussi voir décroître leur faculté de remplacement, ce qui constituait une perte moindre mais également significative avec le temps. L’autopsie des gens de plus de deux cents ans morts de déclin subit montrait régulièrement une importante calcification de la glande pinéale assortie d’une augmentation du calpaïne dans l’hippocampe. Or l’hippocampe et le niveau de calpaïne étaient tous deux impliqués dans les principaux modèles actuels concernant le fonctionnement de la mémoire. Il y avait là un rapport intéressant.

Mais dont on ne pouvait tirer aucune conclusion. Et personne ne résoudrait le mystère en lisant des publications. L’ennui, c’est qu’il était difficile de trouver des expériences susceptibles de tirer les choses au clair, étant donné l’inaccessibilité du cerveau vivant. On pourrait sacrifier autant de poussins, de souris, de rats, de chiens, de cochons, de lémuriens et de chimpanzés qu’on voudrait, on pourrait massacrer des spécimens de toutes les espèces de la création, disséquer leurs fœtus et leurs embryons, ce n’était pas ainsi que l’on trouverait ce que l’on cherchait. Et les investigations effectuées sur des sujets vivants ne menaient pas loin non plus. Le processus impliqué était soit trop fin pour apparaître au scanner, soit trop holistique, soit trop combinatoire ou, probablement, les trois à la fois.

Certaines expériences et les modèles qui en résultaient donnaient pourtant à réfléchir. Par exemple, la constitution du calpaïne semblait influer sur le fonctionnement des ondes cérébrales, et cette constatation, ajoutée à d’autres, lui donna l’idée d’entreprendre des recherches dans un autre domaine. Il se mit en devoir de lire tout ce qui concernait l’influence du taux de protéines liant le calcium, les corticostéroïdes, les courants de calcium dans les neurones pyramidaux de l’hippocampe et la calcification de la glande pinéale. Il semblait y avoir un effet synergique qui pouvait concerner tant la mémoire que les fonctions générales des ondes cérébrales, voire tous les rythmes corporels, dont les rythmes cardiaques.

— Tu sais si Michel avait des problèmes de mémoire ? demanda Sax à Maya. L’impression de perdre le fil de ses pensées, même des idées importantes ?

Maya haussa les épaules. Il y avait près d’un an maintenant que Michel était parti.

— Je ne me souviens plus.

Cette attitude agaçait Sax. Maya semblait en retrait, sa mémoire empirait tous les jours. Même Nadia ne pouvait rien faire pour elle. Sax la retrouvait de plus en plus souvent sur la corniche. Il faut croire qu’ils appréciaient ce rite, même s’ils n’en parlaient jamais. Ils restaient simplement assis, à manger un petit quelque chose acheté à un éventaire, regardaient le soleil se coucher et tiraient leur nuancier pour voir s’ils trouveraient une nouvelle couleur. Mais sans leurs notes, ni l’un ni l’autre n’aurait su dire si les teintes qu’ils voyaient étaient nouvelles ou non. Sax lui-même avait l’impression d’avoir de plus en plus d’absences, il en avait jusqu’à quatre ou huit par jour, sauf qu’il ne pouvait en être sûr. Il avait pris l’habitude de laisser son IA sur la position enregistrement à déclenchement vocal. Et plutôt que d’essayer d’énoncer toutes ses idées, il se bornait à prononcer quelques mots dont il espérait qu’ils lui rappelleraient par la suite ce à quoi il pensait à ce moment-là. C’est ainsi que tous les soirs il écoutait, avec espoir ou appréhension, les enregistrements de la journée. La plupart du temps, il croyait se souvenir des idées qu’il avait eues, et puis il s’entendait dire : « La mélatonine de synthèse peut être un meilleur antioxydant que la naturelle, de sorte qu’il n’y a pas assez de radicaux libres », ou : « La viriditas est un mystère fondamental, il n’y aura jamais de grande théorie unifiée », sans avoir le moindre souvenir d’avoir prononcé ces paroles, ou de ce qu’elles pouvaient bien vouloir dire. Mais il arrivait que ses propos lui rappellent quelque chose, qu’ils aient un sens.

Il continuait donc à se battre. Ce qui l’amena à envisager le problème d’un œil neuf, comme au temps de ses études : la structure de la science était si belle. C’était sûrement l’une des plus grandes réussites de l’esprit humain, une sorte de Parthénon stupéfiant de l’intelligence, un travail sans fin, une espèce de poème symphonique, une épopée de milliers de vers, composée par une infinité de gens collaborant à une œuvre magistrale. Un poème écrit en langage mathématique, parce que cela paraissait être la langue de la nature elle-même. Il n’y avait pas d’autre moyen d’expliquer l’adhésion surprenante d’un phénomène naturel à des expressions mathématiques aussi complexes et subtiles. Et dans cette merveilleuse famille de langues, leurs chants exploraient les diverses manifestations de la réalité dans tous les domaines de la science. Chaque science tentait d’expliquer les choses en élaborant des modèles standard qui formaient des constellations gravitant selon une orbite plus ou moins lointaine autour des principes de la physique des particules, et on était fondé à espérer que tous ces modèles finiraient par s’emboîter dans une structure cohérente, plus vaste. Ces modèles standard étaient des espèces de paradigmes de Kuhn – les paradigmes étant un modèle de modélisation –, en plus souples et plus variés, un processus de dialogue auquel des milliers d’esprits avaient participé depuis des siècles. Dans cette perspective, des personnages comme Newton, Einstein ou Vlad n’étaient pas des génies isolés de la perception universelle, mais les pics les plus élevés d’une immense chaîne de montagnes. Comme disait Newton, ils étaient assis sur les épaules de géants. La science était une œuvre commune, qui avait commencé avant même la naissance de la science moderne, dès la préhistoire, comme le prétendait Michel. Un combat constant pour la compréhension. Elle était maintenant si complexe, si structurée, qu’il était impossible à un individu isolé de l’englober dans sa totalité. Mais ce n’était qu’un problème quantitatif. Le spectaculaire épanouissement de la structure n’était pas incompréhensible ; on pouvait toujours se promener dans le Parthénon, pour reprendre la métaphore, et comprendre au moins l’architecture générale, choisir le ou les endroits à étudier, découvrir l’existant et participer aux travaux. On pouvait toujours apprendre le langage propre au domaine étudié. Ce qui pouvait être une tâche formidable en soi, comme dans la théorie des cordes ou du chaos recombinatoire en cascade. On pouvait étudier la littérature traitant de la question, en espérant trouver le travail syncrétique d’un chercheur qui avait bien étudié les dernières controverses et était capable de fournir au profane un compte rendu cohérent de l’état des lieux. Ce travail de synthèse, effectué par des savants courageux et appelé « vulgarisation scientifique », était considéré comme un passe-temps guère valorisant, mais n’en demeurait pas moins fort utile pour les gens du dehors. Ce survol (ou plutôt cette vision souterraine, les savants qui s’investissaient vraiment dans le domaine étant souvent perdus dans les combles ou les caves de l’édifice) permettait ensuite d’appréhender les articles des revues spécialisées ou « publications scientifiques », où les travaux en cours étaient révisés par ses pairs, et dûment enregistrés. On pouvait lire les résumés, voir qui s’attaquait à quelle partie du problème. C’était si public, si explicite… dans tous les domaines, les gens qui étaient vraiment dans le coup et réalisaient des avancées constituaient un groupe spécial, d’une centaine de personnes tout au plus, souvent composé d’un noyau de génies de la synthèse et de l’innovation qui ne comptait pas plus d’une douzaine d’individus dans tous les mondes habités. Des gens obligés d’inventer un nouveau jargon pour traduire leurs visions, qui commentaient les résultats, suggéraient de nouvelles voies à explorer, se donnaient mutuellement du travail, se rencontraient à des conférences et communiquaient par tous les moyens à leur disposition. Le travail avançait dans les laboratoires, au bar après une conférence, au fil du dialogue entre ces gens qui savaient où ils allaient, menaient la recherche pure et réfléchissaient aux expériences.