— Vous parlez cockney, c’est ça ?
— Cockney ! appuya l’homme en s’esclaffant.
Nirgal rit aussi et haussa les épaules. Il avait lu ce mot dans un livre et ne savait pas vraiment ce qu’il signifiait. Il avait déjà entendu un millier d’anglais différents, mais c’était probablement l’un des plus authentiques et c’est à peine s’il y comprenait quelque chose. L’homme parla plus lentement, ce qui n’y changea rien. Du bout de son aviron il lui indiquait les bâtiments inondés presque jusqu’au toit du quartier dont ils s’éloignaient à présent.
— Des oies sauvages, dit-il à plusieurs reprises.
Ils arrivèrent à une jetée flottante fixée à ce qui ressemblait à un panneau d’autoroute portant l’inscription : « OARE ». Plusieurs bateaux plus gros étaient amarrés à la jetée, ou au mouillage, non loin de là. L’homme de la police fluviale s’approcha à la rame d’un de ces navires et lui indiqua l’échelle métallique soudée au flanc rouillé.
— Montez !
Nirgal s’exécuta. Sur le pont se tenait un homme si petit qu’il dut lever le bras pour serrer la main de Nirgal, mais il avait une poigne de fer.
— Alors, comme ça, vous êtes martien, dit-il avec un accent aussi traînant que celui du rameur, et cependant plus compréhensible. Bienvenue à bord de notre petit navire de recherche. Il paraît que vous cherchez la vieille dame asiatique ?
— Oui, répondit Nirgal, et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle est japonaise.
— Hum, fit l’homme en fronçant le sourcil. Je l’ai vue une fois. J’aurais plutôt dit qu’elle était du Bangladesh, par là. Il y en a partout depuis l’inondation. Mais on peut jamais savoir, hein ?
Quatre des gardes de Nirgal montèrent à bord. Le propriétaire du bateau fit démarrer le moteur en appuyant sur un bouton, puis tourna la roue qui se trouvait dans la timonerie et regarda attentivement vers l’avant alors qu’ils s’éloignaient des bâtiments submergés. Le ciel était bas, couvert, du même gris brunâtre que la mer.
— On va au quai, annonça le petit capitaine.
Nirgal hocha la tête.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il.
— Bly. B-L-Y.
— Moi, c’est Nirgal.
L’homme opina du chef.
— Alors c’étaient les docks ? demanda Nirgal.
— C’était Faversham. Là-bas, il y avait des marais. Ham, Magden, il n’y avait que ça tout du long jusqu’à l’île de Sheppey. C’était la Swale. Plus de boue que d’eau, en réalité. Maintenant, les jours où il y a du vent, ça souffle tellement qu’on se croirait en mer du Nord. De Sheppey, il ne reste plus qu’une colline, là-bas. Pour une île, c’est une île, à présent.
— Et c’est là que vous avez vu…
Il ne savait quel nom lui donner.
— Votre grand-maman asiatique est arrivée par le ferry qui va de Vlissingen à Sheerness, de l’autre côté de cette île. Sheerness et Minster ont la Tamise en guise de rues ces temps-ci, et à marée haute, ils l’ont pour toits aussi. Là, on est au-dessus du marais de Magden. On va faire le tour du Shell Ness, la Swale est trop pleine de terre.
L’eau couleur de boue clapotait par endroits. Elle était bordée par de longs serpentins de mousse jaunâtre. À l’horizon, l’eau était grisâtre. Bly tourna la barre et ils coupèrent de petites vagues sournoises. L’embarcation se mit à tanguer, à monter, descendre, monter, descendre comme un bouchon. C’était la première fois que Nirgal prenait le bateau. Des nuages gris planaient au-dessus d’eux. Il n’y avait qu’une lame d’air entre le bas des nuages et l’eau houleuse. Un monde liquide.
— On a plus vite fait le tour qu’avant, remarqua le capitaine Bly sans lâcher la barre. Si l’eau était plus claire, vous pourriez voir Sayes Court, juste en dessous.
— C’est profond, ici ? demanda Nirgal.
— Ça dépend de la marée. L’île était à un pouce au-dessus du niveau de la mer avant l’inondation, alors… de combien on dit que l’eau a monté, déjà ? Vingt-cinq pieds ? Plus qu’il n’en faut à ma vieille barcasse, pour sûr. Elle a très peu de tirant d’eau.
Il inclina la barre vers la gauche et le bateau prit les vagues par le travers, de sorte qu’il se mit à rouler par saccades rapides, inégales. Il indiqua un cadran.
— Là, ça fait cinq mètres. Le marécage d’Harty. Vous voyez ce champ de patates, l’eau toute mâchurée là-bas ? Il va sortir à la mi-marée. On dirait un géant noyé, enterré dans la boue.
— Où en est la marée ?
— Elle est presque haute. Elle va tourner d’ici une demi-heure.
— On a peine à imaginer que la lune puisse attirer l’océan comme ça, aussi haut.
— Ben quoi, vous ne croyez pas à la gravité ?
— Oh si, j’y crois, elle m’écrase en ce moment même. Mais j’ai du mal à imaginer que quelque chose de si éloigné puisse exercer une telle attraction.
— Ouais, fit le capitaine en tentant de percer un banc de brume, droit devant. Je vais vous dire ce que j’ai du mal à me figurer, moi : c’est qu’un tas d’icebergs puissent déplacer assez d’eau pour que tous les océans du monde montent autant.
— C’est difficile à croire, en effet.
— C’est stupéfiant, voilà ce que c’est. Mais on en a la preuve ici même, on flotte dessus. Ah, le brouillard se lève.
— Le temps est plus mauvais qu’avant ?
Le capitaine éclata de rire.
— C’est rien de le dire !
De longues écharpes de brume filèrent de part et d’autre du bateau. Les vagues clapotantes se mirent à fumer et à siffler. Il faisait sombre. Tout à coup, Nirgal se sentit heureux, malgré la sensation désagréable que la décélération faisait naître dans son estomac à chaque creux de vague. Il faisait du bateau dans un monde aquatique, la lumière était enfin supportable. Il pouvait cesser de plisser les paupières pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds sur Terre.
Le capitaine donna un nouveau coup de barre et cette fois ils suivirent les vagues vers le nord-ouest et l’embouchure de la Tamise. Sur leur gauche, une crête d’un brun verdâtre émergea, ruisselante, de l’eau de la même couleur. Des bâtiments étaient massés sur les pentes.
— C’est Minster, ou ce qui en reste. C’était le seul endroit surélevé de l’île. Sheerness est par là, vous voyez : l’endroit où l’eau est toute hachurée.
Sous le brouillard qui s’effilochait, Nirgal vit ce qui ressemblait à un banc d’eau écumante, noire sous la mousse blanchâtre, qui projetait des éclaboussures dans tous les sens.
— C’est Sheerness ?
— Ouais.
— Ils sont tous allés s’installer à Minster ?
— Ou ailleurs. La plupart. Mais il y a des gens très têtus, à Sheerness.
Puis le capitaine se concentra sur l’approche du front de mer inondé de Minster. À l’endroit où la ligne de toits émergeait des vagues, un grand bâtiment avait été privé de sa toiture, de sa façade donnant sur la mer, et faisait maintenant office de marina, les trois murs restants abritant un rectangle d’eau, les étages supérieurs, à l’arrière, servant de dock. Trois autres bateaux de pêche étaient au mouillage et, comme ils abordaient, les hommes qui se trouvaient sur le pont leur firent de grands signes.