— Qui c’est ? demanda l’un d’eux alors que Bly amenait le nez du bateau dans le dock.
— Un des Martiens. On essaie de trouver la dame asiatique qui aidait à Sheerness, l’autre semaine. Vous l’avez vue ici ?
— Pas ces temps-ci. Ça remonte à plusieurs mois, en fait. J’ai entendu dire qu’elle était partie pour Southend. Ils le sauront, au sous-marin.
Bly hocha la tête.
— Vous voulez voir Minster ? demanda-t-il à Nirgal.
— Je préférerais voir les gens qui savent peut-être où elle est, répondit-il en fronçant les sourcils.
— Ouais.
Bly fit machine arrière, sortit de la marina et vira bord sur bord. Par les interstices des planches qui obstruaient les fenêtres, Nirgal vit du plâtre taché, les étagères d’un bureau éventré, des notes punaisées à une poutre. Tout en repartant vers la partie inondée de Minster, Bly prit un micro qui pendait au bout d’un fil tire-bouchonné et appuya sur des boutons. Il eut un certain nombre de conversations radio très difficiles à suivre pour Nirgal, ponctuées de « Salut, matelot ! » et autres interjections, toutes les réponses entrecoupées de parasites.
— Bon, on va essayer Sheerness. La marée est bonne.
Ils repartirent très lentement dans les rues pleines d’eau spumeuse et de mousse qui giclait de partout dans la ville submergée. Au centre de l’écume, l’eau était plus calme. Des cheminées et des poteaux téléphoniques émergeaient de la grisaille. Nirgal entrevoyait de temps à autre des maisons et des bâtiments, mais l’eau était tellement couverte d’écume au-dessus et si boueuse en dessous qu’on ne voyait pas grand-chose : la pente d’un toit, la vision fugitive d’une rue, la fenêtre aveugle d’une maison.
De l’autre côté de la ville, un dock flottant était amarré à un pilier de béton qui dépassait des vagues.
— C’est le vieux quai des ferry-boats. Ils en ont coupé une section qu’ils ont mise à flotter puis ils ont pompé l’eau dans les bureaux en dessous et ils les ont réoccupés.
— Réoccupés ?
— Vous allez voir.
Bly sauta du plat-bord sur le quai, et tendit la main pour aider Nirgal à franchir le pas. Mais Nirgal tomba sur un genou en touchant terre.
— Allez, Spiderman, on descend.
Le pilier de béton auquel le dock était fixé lui arrivait à la poitrine. Il découvrit qu’il était creux et qu’une échelle de métal avait été scellée à la paroi intérieure. Des ampoules électriques pendaient au bout de douilles branchées sur un câble enduit de caoutchouc, entortillé autour d’un des montants de l’échelle. Le cylindre de béton se terminait trois mètres plus bas, mais l’échelle continuait à descendre dans une grande salle chaude, humide, qui puait le poisson. Des générateurs bourdonnaient dans une pièce ou un bâtiment voisin. Les murs, le sol, les plafonds, les fenêtres, tout était recouvert par ce qui semblait être une feuille de plastique ou un matériau transparent du même genre. Ils étaient dans une sorte de bulle immergée dans l’eau, boueuse, brunâtre, aussi bouillonnante que de l’eau de vaisselle dans un évier.
L’expression de Nirgal dut trahir sa surprise, car Bly dit, avec un bref sourire :
— C’était une bonne bâtisse solide. Ce matériau qu’on appelle feuille de roche ressemble à celui des bâches que vous utilisez sur Mars, sauf qu’il durcit. On a réoccupé quelques bâtiments de cette façon, quand ils avaient la profondeur et la taille adéquates. On met un tuyau et on envoie de l’air, comme si on soufflait du verre. Un tas de gens de Sheerness reviennent ici. Ils prennent la mer à partir du dock ou du toit. Les gens de la marée, on les appelle. C’est mieux que d’aller mendier en Angleterre, vous trouvez pas ?
— Et comment gagnent-ils leur vie ?
— Ils pèchent, comme ils l’ont toujours fait. Et ils récupèrent des choses. Eh, Karna ! Voilà mon Martien, dis-lui bonjour. Ils sont petits, là d’où il vient, hein ? Appelle-le Spiderman.
— Ma parole, mais c’est Nirgal qui vient me voir chez moi ! J’veux bien être pendu si je l’appelle Spiderman !
Et le dénommé Karna, un « Asiatique » à en juger par ses cheveux et sa peau sombres sinon par son accent, serra avec gentillesse la main de Nirgal.
La salle était vivement éclairée par deux énormes projecteurs tournés vers le plafond. Le sol luisant était encombré de tables, de bancs, de toutes sortes de machines à tous les stades du démontage : des moteurs de bateau, des pompes, des générateurs, des roues, d’autres éléments encore que Nirgal ne put identifier. Les générateurs avaient été relégués dans un couloir, ce qui ne semblait guère atténuer le bruit pour autant. Nirgal s’approcha d’un mur pour inspecter le matériau de la bulle. Il ne faisait que quelques molécules d’épaisseur, lui dit-on, et pourtant il pouvait supporter plusieurs tonnes de pression. Nirgal compara chaque kilo à un coup de poing, et imagina l’impact que pouvaient avoir des milliers de coups.
— Ces bulles seront encore là quand le béton aura disparu.
Nirgal l’interrogea au sujet d’Hiroko.
— Je n’ai jamais su son nom, répondit Karna en haussant les épaules. Je pensais qu’elle était tamoule, ou du sud de l’Inde. J’ai cru comprendre qu’elle était partie pour Southend.
— C’est elle qui vous a aidés à installer tout ça ?
— Ouais. Elle a amené les bulles de Vlissingen, avec quantité de gens comme elle. C’est génial ce qu’ils ont fait ici. Avant leur arrivée, on rampait à High Halstow.
— D’où venaient-ils ?
— J’en sais rien. Un genre de groupe d’aide côtier, sans doute. Sauf qu’ils n’ont pas atterri ici par hasard, ajouta-t-il en riant. Ils faisaient le tour des côtes, à construire des choses dans les ruines pour s’amuser, du moins c’est ce qu’on aurait dit. La civilisation d’entre les marées, ils appelaient ça. Pour rire, comme d’habitude.
— Salut, Karnasingh, salut, Bly, belle journée, là-haut, pas vrai ?
— Ouais.
— Vous voulez manger un morceau ?
La pièce voisine était une grande salle à manger pleine de tables et de bancs, avec un coin-cuisine. Une cinquantaine de personnes étaient déjà attablées. Karna cria : « Hé ! » et leur présenta Nirgal. Des murmures indistincts le saluèrent. Les gens dévoraient de pleins bols d’un ragoût de poisson puisé dans d’énormes chaudrons noirs qui donnaient l’impression de servir depuis des siècles. Nirgal s’assit et goûta ce qu’on lui présentait : c’était bon. Le pain était aussi dur que le dessus de la table. Les visages étaient rudes, grêlés, boucanés par le sel et les embruns. Nirgal n’avait jamais vu de figures plus vivantes. Laides, comme modelées par l’existence pénible dans la terrible pesanteur terrestre. Des conversations tonitruantes, des vagues de rire, des cris. On n’entendait pratiquement plus les générateurs. Des gens vinrent lui serrer la main et le regarder. Plusieurs avaient rencontré la femme asiatique et ses amis, et ils la lui décrivirent avec enthousiasme. Elle ne leur avait jamais dit son nom. Elle parlait bien l’anglais, lentement et clairement.
— Je pensais qu’ils étaient pakistanais. Ses yeux avaient pas l’air tout à fait orientaux, si vous voyez ce que je veux dire. Pas comme les vôtres, quoi. Pas de petit pli, là, dans le coin à côté du nez.
— L’épicanthus, espèce d’ignare.
Nirgal sentit son cœur cogner contre ses côtes. Il faisait chaud dans la salle, chaud et lourd.
— Et les gens qui l’accompagnaient ?
Certains étaient orientaux. Asiatiques, à part un ou deux Blancs.
— Grands ? demanda Nirgal. Comme moi ?