Non. Évidemment, si Hiroko et son groupe étaient revenus sur Terre, il se pouvait que les plus jeunes soient restés en arrière. Même Hiroko n’aurait pu tous les convaincre de tenter une telle expérience. Frantz aurait-il quitté Mars ? Et Nanedi ? Nirgal en doutait. Revenir sur Terre quand elle avait besoin d’eux… Les plus vieux, oui. C’était assez le genre d’Hiroko. Il la voyait bien faire ça, voguer le long des nouvelles côtes de la Terre, organiser la réhabilitation…
— Ils sont allés à Southend. Ils avaient l’intention de remonter la côte.
Nirgal regarda Bly, qui acquiesça. Ils pouvaient passer, eux aussi.
Mais les gardes du corps de Nirgal voulaient d’abord vérifier certaines choses. Ils demandaient une journée pour s’organiser. En attendant, Bly et ses amis évoquèrent des projets de récupération sous l’eau et quand Bly entendit parler du délai requis par les gardes, il demanda à Nirgal s’il voulait assister à l’opération qui devait avoir lieu le lendemain matin.
— Faut savoir que c’est pas un travail très propre, évidemment.
Mais Nirgal accepta. Ses gardes n’y virent pas d’objection, à condition que certains d’entre eux les accompagnent. Condition qui fut acceptée.
Ils passèrent la soirée dans l’entrepôt sous-marin humide, bruyant. Bly et ses amis cherchèrent dans le matériel de quoi équiper Nirgal, puis ils remontèrent sur le bateau et dormirent dans les courtes et étroites couchettes, bercés par les vagues comme dans un grand berceau rustique.
Le lendemain matin, ils partirent en expédition dans un brouillard impalpable de la même couleur que sur Mars, des roses et des orange flottant de-ci de-là sur l’eau huileuse, vitreuse, vaguement mauve. La marée était presque étale. L’équipe de récupération ainsi que trois des gardes du corps de Nirgal suivirent le gros bateau de Bly dans des barques à moteur, manœuvrant entre les coiffes de cheminée, les panneaux indicateurs et les poteaux électriques, tout en discutant. Bly avait sorti un plan qui en avait manifestement vu de toutes les couleurs, sur lequel il repérait les rues de Sheerness. Ils cherchaient manifestement des entrepôts ou des magasins précis. Beaucoup de bâtiments de la zone portuaire avaient déjà été cannibalisés, apparemment, mais il y en avait d’autres entre les immeubles d’habitation, derrière le front de mer, et l’un d’eux était leur but, ce matin-là.
— C’est là que nous allons : 2, Carleton Lane.
C’était une bijouterie, près d’un petit marché.
— Nous allons essayer de trouver des bijoux et des boîtes de conserve. Un bon équilibre, je trouve.
Ils s’amarrèrent en haut d’un panneau d’affichage et coupèrent le moteur. Bly lança un objet au bout d’un câble par-dessus bord, et regarda, avec trois de ses hommes, le petit écran d’IA de la passerelle. La poulie sur laquelle passait le câble grinçait sinistrement. Sur l’écran, l’image boueuse passait du brun au noir et vice versa.
— Vous y reconnaissez quelque chose ? avança Nirgal.
— Rien du tout.
— Mais là, il y a une porte, vous voyez ?
— Non.
Bly tapota sur un petit clavier.
— Allez, machin, tu rentres. Ça y est, on est dedans. Ça doit être le marché.
— Ils n’ont pas eu le temps d’emporter leurs affaires ? demanda Nirgal.
— Pas tout. L’évacuation de la côte est de l’Angleterre a été relativement précipitée. Les gens n’ont pu emporter que ce qui tenait dans leur voiture. Et encore. Ils ont laissé des tas de choses chez eux. Alors on remonte ce qui en vaut la peine.
— Et les propriétaires ?
— Oh, il y a un registre. On le consulte, on contacte les gens quand c’est possible, et on leur fait payer une taxe de sauvetage s’ils veulent récupérer leurs affaires. Ce qui n’est pas sur le registre est vendu dans l’île. Il y a des gens qui ont besoin de meubles et de choses comme ça. Tenez, regardez. On va voir ce que c’est que ça.
Il appuya sur une touche, augmentant la luminosité de l’écran.
— Tiens, un frigo. Ça peut toujours servir, mais à remonter, c’est l’enfer !
— Et la maison ?
— Bah, on la fait sauter. On tâche de faire ça proprement, en plaçant les charges comme il faut. Mais pas ce matin. Bon, on note ça et on repart.
Bly et un autre homme continuèrent à observer l’écran en discutant calmement de l’endroit où il convenait d’aller ensuite.
— C’était un trou perdu même avant l’inondation, expliqua Bly. Ils faisaient rien que picoler depuis des centaines d’années, depuis la fin de l’Empire.
— Depuis la fin de la marine à voile, tu veux dire, rectifia l’autre homme.
— C’est pareil. La vieille Tamise était de moins en moins utilisée, et ça faisait un moment que les petits ports de l’estuaire commençaient à se déglinguer.
Puis Bly coupa le moteur et regarda ses compagnons. Sur leurs visages mal rasés, Nirgal lisait un curieux mélange de morne résignation et de joyeuse anticipation.
— Bon, eh bien, ça y est.
Chacun commença à prendre son équipement de plongée : combinaison, bouteille, masque, casque pour certains.
— Celle d’Eric devrait vous aller, fit Bly. C’était un géant.
Il tira d’un placard bourré à craquer une longue combinaison noire sans pieds et sans gants. Il n’y avait pas de casque mais un masque et un capuchon.
— Voilà ses chaussons.
— Je vais les essayer.
Nirgal et deux autres hommes ôtèrent leurs vêtements et enfilèrent les combinaisons en tirant sur le matériau caoutchouté étroitement ajusté avec force soupirs et ahanements. Il y avait un accroc triangulaire sur le côté gauche de la combinaison de Nirgal, au niveau du torse, ce qui était une chance car autrement il n’aurait jamais réussi à rentrer dedans. Elle le serrait autour de la poitrine, mais elle était trop lâche autour des cuisses. L’un des plongeurs, Kev, rafistola la déchirure avec du ruban adhésif d’électricien.
— Ça devrait aller pour une plongée. Mais vous avez vu ce qui est arrivé à Eric, hein ? fit-il en lui tapotant les côtes. Faites gaffe à pas vous prendre dans un de nos câbles.
— Je tâcherai d’y penser.
Nirgal sentit qu’il avait la chair de poule sous l’accroc, qui lui parut soudain énorme. Pris par un câble mobile, attiré vers le béton ou le métal, la secousse fatale, ka, quelle agonie ! Combien de temps était-il resté conscient, une minute, deux ? Sombrer dans l’agonie, dans le noir…
Il s’arracha, un peu ébranlé, à la vision pénétrante de la mort d’Eric. Ils lui attachèrent un régulateur au gras du bras, l’adaptèrent à son masque de plongée, et il inspira tout à coup un air froid et sec. De l’oxygène pur. Le voyant trembler légèrement, Bly lui demanda s’il voulait vraiment descendre.
— Ça va, répondit Nirgal. J’aime bien le froid, et l’eau ne doit pas être si glacée. Et puis j’ai déjà trempé la combinaison de sueur.
Les autres acquiescèrent. Ils étaient eux-mêmes en nage. La préparation était toujours pénible. La plongée proprement dite était beaucoup plus facile. Descendre une échelle et, oh oui, enfin ! échapper à la pression, se sentir dans un état voisin de la pesanteur martienne, sinon plus léger encore. Quel soulagement ! Nirgal respirait l’oxygène froid de la bouteille avec volupté. Pour un peu il aurait pleuré de joie, la joie de sentir son corps soudain libre flotter vers le bas dans une obscurité confortable. Ah oui, vraiment ! son monde sur Terre était sous l’eau.
Au fond, en dehors du cône de lumière projeté par les lampes frontales de ses deux compagnons, les choses étaient aussi sombres et informes que sur l’écran. Nirgal nageait légèrement au-dessus et en retrait des deux plongeurs, ce qui lui procurait une meilleure visibilité. L’eau de l’estuaire était fraîche, autour de 285 degrés kelvin, estima-t-il, mais ses poignets et son capuchon n’en laissaient rentrer que très peu et, à force de se démener, il eut bientôt si chaud qu’en fin de compte ses mains, son visage et son flanc gauche le rafraîchissaient agréablement.