Les deux cônes de lumière se déplaçaient d’un côté à l’autre alors que les deux plongeurs tournaient la tête, regardant tantôt une chose, tantôt une autre. Ils longeaient une rue étroite. Entre ces bâtiments et ces trottoirs, ces caniveaux et ces rues, l’eau grise, boueuse, rappelait étrangement le brouillard de la surface.
Puis ils passèrent devant un immeuble de brique de trois étages en forme de part de tarte situé à l’angle de deux rues. Kev fit signe à Nirgal de rester au-dehors, et il accepta avec soulagement. L’autre plongeur entra dans la maison en tirant derrière lui un câble si fin qu’il en devenait presque invisible. Il attacha une petite poulie au chambranle de la porte et fit passer le câble dans la gorge. Un moment passa. Nirgal fit lentement le tour du bâtiment, regardant par les fenêtres des bureaux du premier étage, des pièces vides, des appartements. Des meubles flottaient sous le plafond. Un mouvement dans l’une des pièces le fit sursauter ; ce n’était que le câble et il était de l’autre côté de la vitre. Un peu d’eau s’engouffra dans son embout et il l’avala pour s’en débarrasser. Elle avait le goût du sel, de la boue, des plantes et une autre saveur désagréable qu’il ne put identifier. Il poursuivit son chemin.
Il retrouva Kev et l’autre homme devant la porte. Ils avaient trouvé un petit coffre-fort et s’efforçaient de le faire sortir. Quand il fut passé, ils le redressèrent à coups de pied et attendirent que le câble s’élève presque à la verticale au-dessus de leur tête. Puis ils firent le tour du carrefour à la nage pendant que le coffre-fort montait vers la surface et disparaissait. Kev retourna dans le bâtiment et en ressortit avec deux petits sacs. Nirgal s’approcha de lui, en prit un et se propulsa, à grandes ruades voluptueuses, vers le bateau. Il aurait aimé redescendre, mais Bly ne voulait pas rester plus longtemps, aussi Nirgal jeta-t-il ses palmes dans le bateau et gravit-il l’échelle de côté. Il s’assit sur un banc. Il était en sueur et il ôta son capuchon avec soulagement. Ses cheveux étaient collés sur son crâne. On l’aida à ôter sa peau de caoutchouc et il éprouva une sensation délectable à retrouver le contact de l’air gluant.
— Regardez sa poitrine ; on dirait un lévrier.
— Il a respiré des vapeurs toute sa vie.
Le brouillard se dissipa, révélant le ciel blanc à travers lequel le soleil faisait un trou d’une blancheur plus intense. Nirgal se sentait plus pesant que jamais. Il respira à fond une ou deux fois pour aider son organisme à retrouver son rythme de fonctionnement habituel. Il avait vaguement envie de vomir, ses poumons lui faisaient mal à chaque inspiration. Les choses tournaient un peu plus que ne le justifiaient les vaguelettes de l’océan. Le ciel devint de zinc, le disque du soleil émettait une lumière dure, aveuglante. Nirgal s’efforça de respirer plus vite et moins profondément.
— Ça vous a plu ?
— Oh oui ! répondit-il. Je voudrais que ce soit partout comme ça.
Ils éclatèrent de rire.
— Tenez, prenez une tasse.
Cette plongée avait peut-être été une erreur. Il ne supportait plus la gravité. Il avait du mal à respirer. Dans l’entrepôt, l’humidité était insupportable. Les murs ruisselaient et il avait l’impression qu’il lui aurait suffi de serrer le poing pour extraire l’eau contenue dans l’air. Il avait mal à la gorge et aux poumons. Il avait beau boire des litres de thé, sa soif ne s’étanchait en rien. Il ne comprenait goutte à ce que les gens disaient ; ce n’étaient que des ay, des eh, des lor et des da, rien qui ressemblât à l’anglais martien. Une langue différente. Ils parlaient tous des langues différentes, maintenant. Les pièces de Shakespeare ne l’avaient pas préparé à ça.
Il dormit à nouveau sur le bateau de Bly. Le lendemain, ses gardes du corps lui donnèrent le feu vert et ils quittèrent Sheerness pour prendre au nord, coupant l’estuaire de la Tamise dans un brouillard rose plus épais encore que celui de la veille.
Dans l’estuaire, il n’y avait rien à voir, que du brouillard et la mer. Nirgal s’était déjà retrouvé entouré de nuages, en particulier sur la pente ouest de Tharsis, où les fronts orageux escaladaient la paroi, mais jamais alors qu’il était sur l’eau, bien sûr. Et chaque fois la température était bien au-dessous du point de congélation ; les nuages formaient une sorte de neige très blanche, sèche et fine, qui volait dans l’air, roulait sur le sol, le couvrait de poussière blanche. Rien à voir avec ce monde liquide, où l’eau clapotante se confondait avec le brouillard qui tournoyait au-dessus, le liquide et le gazeux repassant inlassablement d’une phase à l’autre. Le bateau tanguait violemment, sur un rythme irrégulier. Des objets sombres apparaissaient en marge du brouillard, mais Bly n’y faisait pas attention. Il gardait les yeux braqués sur la vitre tout en surveillant ses écrans.
Soudain, Bly coupa tout et le roulis du bateau se changea en une succession d’embardées latérales vicieuses. Nirgal se cramponna à la paroi de la cabine et scruta la vitre perlée d’eau au point d’en être opaque en essayant de voir ce qui avait amené Bly à s’arrêter.
— C’est un gros bateau pour Southend, remarqua Bly en relançant la machine et en avançant très lentement.
— Où ça ?
— Le faisceau bâbord, dit-il en lui indiquant l’écran, puis un point sur la gauche.
Nirgal ne vit rien.
Bly les amena jusqu’à une longue jetée basse sur l’eau. Un grand nombre de bateaux étaient amarrés des deux côtés. La jetée courait vers le nord, jusqu’à la ville de Southend-on-Sea, invisible dans le brouillard.
Des hommes saluèrent Bly.
— Belle journée, hein ?
— Magnifique.
Tandis qu’ils commençaient à décharger les caisses emmagasinées dans la cale, Bly leur demanda s’ils savaient où était la femme asiatique de Vlissingen. Ils secouèrent la tête.
— La Jap ? Elle est pas là, mon vieux.
— À Sheerness, on nous a dit qu’elle était venue à Southend avec son groupe.
— Pourquoi on vous a dit ça ?
— Parce qu’on croyait que c’était vrai, sûrement.
— Voilà ce qui arrive quand on écoute les gens qui vivent sous l’eau.
— La grand-mère pakistanaise ? dirent ceux de la pompe à diesel, de l’autre côté de la jetée. Elle est partie pour Shoeburyness, il y a déjà un moment.
Bly jeta un coup d’œil à Nirgal.
— Ce n’est qu’à quelques milles à l’est. Si elle y était, ces hommes le sauraient.
— Eh bien, allons voir, suggéra Nirgal.
Après avoir fait le plein, ils quittèrent la jetée et repartirent vers l’est, toujours dans la purée de pois. Un flanc de colline couvert de bâtiments apparaissait de temps en temps sur leur gauche. Ils doublèrent un cap, virèrent au nord. Bly amena le navire à un autre quai flottant. Il y avait beaucoup moins de bateaux qu’à Southend.
— Les Chinois ? s’écria un vieillard édenté. Ils sont allés à la Baie du Cochon, c’est là qu’ils sont allés pour sûr ! Ils nous ont donné une serre ! Quelque chose qui ressemble à une église !
La Baie du Cochon n’était que le quai voisin, annonça pensivement Bly alors qu’ils repartaient.
Ils remontèrent donc vers le nord. La ligne côtière, à cet endroit, était entièrement formée de bâtiments inondés. Ils avaient été construits si près de l’eau ! Il n’y avait évidemment aucune raison de craindre une élévation du niveau de la mer. Elle avait pourtant eu lieu. D’où cette étrange zone amphibie, cette civilisation pareille à une laisse de marée, détrempée et qui oscillait dans le brouillard.