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Une rangée d’immeubles aux fenêtres brillantes. Ils avaient été doublés intérieurement d’une bulle transparente, vidés de l’eau qu’ils contenaient et réoccupés, les étages supérieurs juste au-dessus des vagues écumantes, le rez-de-chaussée en dessous. Bly amena le bateau vers un ensemble de docks flottants reliés les uns aux autres, salua un groupe de femmes en robes amples et en cirés jaunes qui réparaient un grand filet noir. Il coupa les machines.

— Alors comme ça, la femme asiatique est venue vous voir aussi ?

— Oh oui ! Elle est là, en bas, dans le bâtiment du fond.

Nirgal sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Il ne tenait plus debout, dut se raccrocher au bastingage. Mettre pied à terre. Suivre le quai. Jusqu’au dernier bâtiment, un garni du bord de mer ou quelque chose comme ça, maintenant très abîmé et luisant par toutes les fissures. Plein d’air. Rempli par une bulle. Des plantes vertes, vagues et brumeuses à travers l’eau grise, clapotante. Il avait une main sur l’épaule de Bly. Le petit homme lui fit passer une porte, descendre un escalier étroit, et le mena dans une pièce dont l’un des murs était ouvert sur la mer pareille à un aquarium sale.

Une petite femme en combinaison rouille entra par la porte du fond. Elle avait les cheveux blancs, des yeux noirs, rapides, perçants. Des yeux d’oiseau. Mais ce n’était pas Hiroko. Elle les dévisagea.

— C’est vous qui venez de Vlissingen ? demanda Bly après un coup d’œil à Nirgal. C’est vous qui construisez ces sous-marins ?

— Oui, répondit la femme. Je peux vous aider ?

Elle avait une voix haut perchée, un accent anglais. Elle regarda Nirgal d’un œil indifférent. Il y avait d’autres personnes dans la pièce, et il en venait toujours. Elle ressemblait au visage qu’il avait vu dans la paroi de la falaise, à Medusa Vallis. Peut-être y avait-il une autre Hiroko, différente, qui allait d’une planète à l’autre pour construire des choses…

Nirgal secoua la tête. L’air sentait la pourriture végétale. La lumière était si faible. Il remonta l’escalier à grand-peine. Bly se chargea de prendre congé selon les politesses d’usage. De nouveau dans le brouillard luisant. Puis sur le bateau. Dans les volutes de brume. On l’avait envoyé à la chasse au dahu. Une ruse pour l’éloigner de Berne. Ou une erreur de bonne foi.

Bly l’aida à s’asseoir sur la banquette de la cabine, à côté d’une rambarde.

— Enfin…

Tangage et embardées, à travers la brume poisseuse qui se refermait à nouveau sur eux. Une sombre et ténébreuse journée sur l’eau. Le clapotement du changement de phase, l’eau et le brouillard se muant l’un en l’autre. Pris en sandwich entre les deux, Nirgal somnolait. Elle était forcément retournée sur Mars. Elle faisait son travail là-bas avec sa discrétion habituelle, c’est ça. Il était absurde de croire autre chose. Quand il y retournerait, il la retrouverait. Oui : ce serait son but désormais, sa seule mission. Il la retrouverait, la ferait sortir de son trou. Il s’assurerait qu’elle avait survécu. C’était la seule façon de savoir, le seul moyen de soulager son cœur de ce poids terrible. Oui, il la retrouverait.

Comme ils fendaient les flots agités, le brouillard se leva. Des nuages gris, bas, filaient dans le ciel, au-dessus de leur tête, abandonnant des tourbillons de pluie dans les vagues. La marée se retirait, et le courant de la Tamise retrouva toute sa force alors qu’ils traversaient le grand estuaire. La surface brun grisâtre de l’eau était une bouillie saumâtre, agitée par les vagues venant de toutes les directions à la fois, une surface sauvage, bondissante, d’eau sombre, écumante, charriée rapidement vers l’est, dans la mer du Nord. Puis le vent tourna, se déversa sur la marée et toutes les vagues de la mer surgirent en même temps. Entre les longs bancs de mousse flottaient des objets disparates : des caisses, des meubles, des toits, des maisons entières, des bateaux renversés, des bouts de bois. Mille choses de flot et de mer. Les hommes de Bly se penchèrent par-dessus les bastingages avec des grappins et des jumelles, lui criant d’éviter certaines choses ou de tenter de s’en approcher, et s’absorbèrent dans la tâche consistant à les hisser à bord.

— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? lui demanda Nirgal.

— C’est Londres, répondit Bly. Cette putain de Londres qui se déverse dans la mer.

Les nuages se ruaient vers l’est. En regardant autour de lui, Nirgal vit beaucoup d’autres petits bateaux sur l’eau tumultueuse du vaste estuaire, occupés à récupérer les épaves ou simplement à pêcher. Bly fit signe à certains d’entre eux en passant, donna un coup de sifflet au passage des autres. Le vent apportait des bruits de sirène sur l’estuaire tacheté de gris, sans doute des messages codés, que Bly commentait.

— Hé, c’est quoi, ça ? s’exclama soudain Kev en indiquant quelque chose en amont sur le fleuve.

D’un banc de brouillard localisé sur l’embouchure de la Tamise avait émergé un bateau à voiles, un trois-mâts à gréement carré, un bâtiment mythique que Nirgal connaissait par cœur sans l’avoir jamais vu. Un récital de sirènes salua cette apparition : des sifflements déments, de longs coups de trompe à l’unisson, de plus en plus prolongés, comme si tous les chiens du voisinage brutalement sortis de leur sommeil aboyaient dans la nuit, s’excitant mutuellement. Juste au-dessus d’eux explosa un hurlement strident, pénétrant : Bly joignait sa corne de brume au concert. Nirgal en avait les oreilles cassées. Il n’avait jamais entendu un tel vacarme ! L’air plus épais, des sons plus denses… Et Bly qui souriait, hilare, le poing levé vers le bouton de la corne de brume, les hommes d’équipage, tous debout le long du bastingage ou grimpés dessus, les gardes du corps même saluaient cette soudaine vision de hurlements inaudibles.

Finalement, Bly laissa retomber son bras.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nirgal.

Bly envoya la tête en arrière et éclata de rire.

— C’est le Cutty Sark ! Il était scellé à Greenwich ! Incrusté dans un jardin ! Cette bande de dingues a dû le libérer. Quelle idée de génie ! Ils ont dû le remorquer au-delà de la barrière d’inondation. Regardez-moi ces voiles !

Le vieux clipper avait quatre ou cinq voiles déferlées à chacun de ses trois mâts, quelques voiles triangulaires entre les mâts et jusqu’au beaupré. Il voguait par fort vent arrière, emporté par la marée descendante, de sorte que sa proue acérée fendait les flots, tranchant l’écume et les épaves en une rapide succession de vagues blanches. Nirgal vit qu’il y avait des hommes dans le gréement, la plupart penchés sur les bouts de vergue, agitant le bras en direction de la flottille d’embarcations hétéroclites entre lesquelles passait le navire. Des pavillons flottaient en haut des mâts, un grand drapeau bleu avec des croix rouges. Quand il arriva à portée du bateau de Bly, celui-ci actionna la corne de brume à plusieurs reprises, et les hommes se mirent à rugir. Un marin, à l’arrière de la grand-voile du Cutty Sark, leur fit de grands signes des deux bras, la poitrine collée sur le cylindre de bois poli. Puis il perdit l’équilibre, et ils virent la chose arriver comme au ralenti : le marin partit à la renverse, sa bouche faisant un petit O rond, il tomba dans l’eau écumante qui blanchissait sur les flancs du navire. Les hommes à bord du bateau de Bly poussèrent un seul cri, d’une seule voix : « NON ! » Bly jura tout haut et relança la machine qui fit soudain un bruit formidable en l’absence de la corne de brume. L’arrière du bateau s’enfonça dans l’eau et tous se précipitèrent en direction de l’homme qui était passé par-dessus bord, et qui était maintenant un point noir parmi les autres, un point noir qui agitait frénétiquement un bras au-dessus de sa tête.