Выбрать главу

— Vous ressemblez tellement à mon père ! disait Francis.

— Vous aussi ! répondit Michel en essayant de se rappeler si c’était vrai, en essayant de se rappeler le visage de son frère.

Francis était un homme entre deux âges, Michel n’avait jamais vu son frère si vieux. C’était difficile à dire.

Mais tous les visages avaient une sorte de familiarité, la langue était assez compréhensible dans l’ensemble, et les phrases, les odeur du fromage, du vin pétillant firent surgir en lui des successions d’images. Le goût du vin en suscita plus encore. Francis était un amateur de grands vins. Il déboucha joyeusement un certain nombre de bouteilles poussiéreuses : du châteauneuf-du-pape, puis un sauternes centenaire, et sa spécialité, des premiers crus de Bordeaux, deux château-latour, deux château-lafite et un mouton-rothschild de 2064 avec une étiquette signée Pougnadoresse. Ces merveilles centenaires s’étaient métamorphosées, au fil du temps, en une chose qui était plus que du vin ; la palette d’arômes et d’harmonies était fabuleuse. Ils coulaient dans la gorge de Michel comme sa propre jeunesse.

La réception n’aurait pas été différente si elle avait été donnée en l’honneur d’un édile populaire. Michel avait fini par conclure que Francis ne ressemblait guère à son frère, mais il parlait exactement comme lui. Michel aurait juré avoir oublié cette voix, et pourtant elle lui revenait avec une netteté frappante. Il s’étonnait de l’accent traînant avec lequel Francis prononçait « normalement », pour désigner la façon dont les choses se passaient avant l’inondation. Par ce mot, il décrivait un mode hypothétique de fonctionnement en douceur inconnu dans la vraie Provence, mais il le prononçait exactement avec le même accent traînant, nor-male-ment…

Tout le monde voulait parler à Michel, ou au moins l’écouter, aussi faisait-il de petits discours rapides dans le style politicien, un verre à la main, complimentant les femmes sur leur beauté, expliquant aux gens combien il était heureux d’être parmi eux sans sombrer dans le sentimentalisme, ou avouant combien il était désorienté : une performance compétente, en souplesse, que ces Provençaux raffinés appréciaient, avec leur rhétorique plaisante et vive comme les combats de taureaux.

— Et comment c’est, sur Mars ? À quoi ça ressemble ? Qu’allez-vous faire maintenant ? Vous avez déjà des Jacobins ?

— Mars, c’est Mars, répondit Michel, éludant la question. Le sol est de la même couleur que les tuiles des toits d’Arles. Vous voyez ce que je veux dire.

Ils firent la fête tout l’après-midi, puis ils organisèrent un festin. D’innombrables femmes lui firent la bise, il était soûlé par leur parfum, leur peau, leur chair, leurs yeux noirs, liquides, souriants, qui le regardaient avec une curiosité amicale. Avec les filles nées sur Mars, il était toujours obligé de lever la tête, ce qui lui offrait une vue privilégiée sur le dessous de leur menton, l’intérieur de leurs narines. C’était un tel plaisir de baisser les yeux sur une raie impeccable séparant deux masses de cheveux noirs et luisants.

À la fin de la soirée, les gens se dispersèrent. Francis raccompagna Michel et ils gravirent les marches de pierre incurvées des tours médiévales entourant les arènes. Du petit belvédère en haut de l’escalier, ils regardèrent par une étroite meurtrière les toits de tuile, les rues sans arbres et le Rhône. La fenêtre sud donnait sur l’étendue d’eau tachetée qu’était la Camargue.

— La Méditerranée est revenue, dit Francis, profondément satisfait. L’inondation a peut-être été un désastre pour la plupart des gens, mais pour nous, quelle aubaine ! Les fermiers qui faisaient pousser du riz sont prêts à prendre le premier travail qui se présente. Ils viennent pêcher ici. Beaucoup de bateaux sont amarrés en pleine ville. Ils apportent des fruits de Corse, de Majorque, ils font du commerce avec Barcelone et la Sicile. Nous avons pris une bonne partie du trafic de Marseille. Maintenant, il faut leur laisser ça, ils sont en train de réagir. Mais quelle vie nous avons retrouvée ! Avant, tu sais, Aix avait l’université, Marseille le port et nous n’avions que ces ruines. Les touristes passaient la journée ici et repartaient. C’est vraiment un sale boulot, le tourisme. Ce n’est pas un métier pour des êtres humains. Ça consiste à héberger des parasites. Maintenant, nous revivons ! (Il était un peu gris.) Tiens, je devrais t’emmener voir le lagon en bateau.

— Ah, volontiers.

Ce soir-là, Michel rappela Maya.

— Il faut que tu viennes. J’ai retrouvé mon neveu, ma famille.

— Nirgal est en Angleterre, répondit sèchement Maya qui ne semblait guère impressionnée par la nouvelle. Il est allé chercher Hiroko. On lui a dit qu’elle était là-bas, et il est parti comme ça.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama Michel, choqué par la soudaine intrusion d’Hiroko dans la conversation.

— Oh, Michel, tu sais que ce n’est pas possible. C’est un bobard et c’est tout. Ça ne peut pas être vrai, mais il a filé ventre à terre.

— J’en aurais fait autant !

— Je t’en prie, Michel, j’ai assez d’un irresponsable sur les bras. Si Hiroko est vivante, elle est sur Mars. On a raconté cette histoire à Nirgal pour l’écarter des négociations. J’espère seulement que ce n’est pas pour des motifs plus graves. Il faisait trop d’effet aux gens. Et il parlait à tort et à travers. Tu devrais l’appeler et lui dire de revenir. Il t’écoutera peut-être, toi.

— À sa place, il m’en faudrait un peu plus, dit-il, en essayant de rayer de ses pensées le soudain espoir qu’Hiroko soit en vie.

Et en Angleterre, entre tous les endroits du monde. En vie n’importe où. Hiroko et donc Iwao, Gene, Rya… tout le groupe, sa famille. Sa vraie famille. Il s’ébroua. Il tenta de parler à Maya de sa famille à Arles, mais elle commençait à s’impatienter et les mots lui restèrent dans la gorge. Sa vraie famille avait complètement disparu quatre ans plus tôt, voilà la vérité. Pour finir, le cœur gros, il ne put que dire :

— Je t’en prie, Maya, je t’en supplie, viens.

— Bientôt. J’ai dit à Sax que je viendrais dès que nous aurions fini ici. Tout ça va lui retomber dessus, et il peut à peine parler. C’est ridicule. (Elle exagérait. Ils avaient une équipe diplomatique au grand complet, là-bas, et Sax était parfaitement compétent, à sa façon.) Mais bon, d’accord, je vais venir. Alors cesse de me harceler.

4

Elle arriva la semaine suivante.

Michel alla la chercher à la nouvelle gare et l’emmena aussitôt à Avignon. Il était très tendu. Il avait vécu trente ans avec elle à Odessa et à Burroughs, mais la Maya qui était assise à côté de lui, dans la voiture, cette femme qui avait été si belle, avec son regard impénétrable sous ses paupières lourdes, lui était étrangère. Elle lui raconta tout ce qui s’était passé à Berne par petites phrases courtes, saccadées. Ils avaient jeté les bases d’un traité avec les Nations Unies, qui leur avaient accordé l’indépendance. En échange, ils devaient permettre une certaine émigration, limitée à dix pour cent de la population martienne par an, certains transferts de ressources minérales, leur concours diplomatique.

— C’est bien, vraiment bien, répondit Michel en essayant de se concentrer sur les nouvelles qu’elle lui apportait.

Tout en parlant, elle jetait de temps à autre un coup d’œil aux bâtiments qui défilaient le long de la route, mais dans le soleil, la poussière et le vent, ils faisaient à vrai dire assez toc et elle ne paraissait pas impressionnée.