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Touché. Mais ces choses ont généralement un point de départ. Parmi toutes les vraies raisons, il y en a une qui t’a fait dévier de ta route. Il faut souvent retourner à ce point de son parcours personnel pour pouvoir reprendre un autre chemin.

Le temps n’est pas l’espace. La métaphore de l’espace est une imposture en ce qui concerne le temps. On ne peut pas revenir en arrière.

Mais si, mais si. On peut revenir sur ses pas, métaphoriquement. Le voyage mental permet de rebrousser chemin, de voir où on a bifurqué et pourquoi, puis de repartir dans une direction différente grâce à cette espèce d’échangeur qu’est la compréhension. Mieux comprendre, c’est ajouter du sens. Quand tu prétends être avant tout préoccupée par le destin de Mars, je pense que c’est un déplacement si fort qu’il te fait perdre de vue la réalité. C’est aussi une métaphore. Peut-être réelle, oui. Mais les deux termes de la métaphore devraient être reconnus.

Je sais ce que je vois.

Mais tu ne le vois pas, justement ! Tu ne vois pas tout ce qui reste de Mars la Rouge, or il en reste énormément. Tu devrais aller le voir ! Ça te viderait la tête, tu verrais. Tu devrais sortir à basse altitude, marcher librement dans l’air, avec un simple masque facial. Ça te ferait du bien, physiologiquement parlant. Et puis au moins tu profiterais d’un des avantages du terraforming. Tu découvrirais la liberté que nous y avons gagnée, le lien que ça nous procure avec ce monde : pouvoir marcher nu à sa surface et survivre. C’est stupéfiant ! Nous faisons désormais partie de son écologie. Tout ça mérite d’être repensé. Tu devrais sortir afin d’y réfléchir, d’étudier le processus d’aréoformation.

Ce n’est qu’un mot. Nous avons pris cette planète et nous l’avons labourée. Elle fond sous nos pieds.

Dans une eau qui a toujours été là. Pas de l’eau importée de Saturne ou de je ne sais où, une eau qui faisait partie de la donne au départ, que je sache. Dégazée de la masse originelle de Mars. Elle fait maintenant partie de notre corps. Nos corps mêmes sont des structures aqueuses martiennes. Sans les oligo-éléments nous serions transparents. Nous sommes de l’eau martienne. Une eau qui était déjà à la surface de Mars, et qui jaillit en une apocalypse artésienne. Ces canaux sont si gros !

C’était le permafrost. Depuis deux milliards d’années.

Eh bien, nous l’avons aidée à remonter à la surface. La majesté des grands aquifères explosant. Nous étions là, nous en avons vu un de nos propres yeux, nous avons failli mourir dedans…

Oui, oui…

Tu as senti l’eau emporter la voiture, tu étais au volant…

Oui ! Et elle a emporté Frank à la place.

C’est vrai.

Elle a emporté le monde. Et elle nous a laissés sur le rivage.

Le monde est encore là. Il suffirait que tu sortes pour le voir.

Je ne veux pas le voir. Je l’ai déjà vu !

Pas toi. Un toi antérieur. Tu es un autre toi, aujourd’hui.

C’est ça, c’est ça.

Je pense que tu as peur. Peur d’entreprendre une transmutation, de te métamorphoser en quelque chose de nouveau. L’alambic est là, tout autour de toi. Le feu est allumé dessous. Tu fondrais, tu renaîtrais, qui sait si tu serais encore là après ?

Je n’ai pas envie de changer.

Tu ne veux pas cesser d’aimer Mars.

Non. Si.

Tu ne cesseras jamais d’aimer Mars. Pense aux roches métamorphiques : elles n’ont pas cessé d’exister. Elles sont même généralement plus dures que la roche dont elles sont issues. Tu aimeras toujours Mars. Ta mission devient de voir la Mars qui sera toujours là, sous l’épais ou le fin, le chaud ou le froid, le sec ou l’humide. Tout cela est éphémère alors que Mars perdurera. Ces inondations se sont déjà produites, n’est-ce pas ?

Oui.

Tous ces fluides sont l’eau même de Mars.

Sauf l’azote de Titan.

Eh oui. J’ai l’impression d’entendre parler Sax.

Allons, allons.

Vous vous ressemblez plus, tous les deux, que tu ne le penses. Nos fluides à tous sont les fluides de Mars.

Mais la destruction de la surface ? Elle est complètement ravagée. Tout a changé.

C’est l’aréologie. Ou l’aréophanie.

C’est la destruction. Nous aurions dû essayer de l’habiter comme elle était.

Mais nous ne l’avons pas fait. Et maintenant, être Rouge, ça veut dire s’efforcer de préserver un environnement aussi proche que possible des conditions d’origine, dans le cadre de l’aréophanie, le projet de création de biosphère qui permet aux êtres humains de vivre librement en surface, jusqu’à une certaine altitude. C’est ce que veut dire, aujourd’hui, le fait d’être Rouge. Mais il y a beaucoup de Rouges comme ça. Je crois savoir ce qui t’angoisse : tu te dis que si tu changes ne serait-ce que d’un iota, ce sera la fin du Rouge partout. Eh bien, le Rouge est plus fort que toi. Tu as contribué à son émergence, à sa définition, mais tu n’as jamais été seule. Si tu avais été seule, personne ne t’aurait écoutée.

On ne m’a pas écoutée !

Mais si. Parfois. Et même souvent. Le Rouge continuera, quoi que tu fasses. Tu pourrais quitter la scène, changer radicalement, tu pourrais devenir vert pomme, ce ne serait pas la fin du Rouge. Il se pourrait même qu’il devienne plus Rouge que tu ne l’as jamais imaginé.

Plus Rouge que je ne l’ai imaginé ? Impossible.

Songe à toutes les possibilités. Nous en vivrons une, et nous continuerons. Le processus de coadaptation avec cette planète se poursuivra pendant des milliers d’années. Nous sommes là, à présent. Tu devrais te demander à chaque instant ce qui manque encore et t’efforcer d’accepter ta réalité actuelle. C’est la santé mentale, c’est la vie. Il faut que tu imagines ta vie à partir de maintenant et au-delà.

Je ne peux pas. J’ai essayé et je n’y arrive pas.

Tu devrais regarder autour de toi, vraiment. Faire un tour. Voir tout ça de près. Même les mers de glace. Les examiner attentivement. Et sans hostilité. L’hostilité n’est pas forcément mauvaise, mais tu devrais commencer par jeter juste un coup d’œil. Effectuer une reconnaissance. Tu devrais monter un peu dans les collines. Tharsis. Elysium. Prendre de l’altitude, ce qui revient à remonter dans le temps. Ta mission consiste à trouver la Mars qui perdurera. C’est vraiment une tâche merveilleuse. Tout le monde n’a pas un rôle aussi exaltant à jouer, loin de là. Tu as de la chance, tu sais.

Et toi ?

Quoi, moi ?

Quel est ton rôle ?

Mon rôle ?

Oui, ton rôle.

… Je ne sais pas très bien. Je te l’ai dit, je t’envie d’avoir ce rôle à jouer. Le mien consiste à… C’est confus. Aider Maya, m’aider moi-même. Et tous les autres. Nous réconcilier… Retrouver Hiroko.

Tu es notre psy depuis longtemps.

Oui.