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Plus de cent ans.

Oui.

Et tu n’as jamais obtenu le moindre résultat.

Eh bien, je veux croire que j’ai été d’une certaine aide.

Mais ça ne te vient pas naturellement.

Pas forcément.

Tu crois que les gens s’intéressent à la psychologie parce que ça ne tourne pas rond dans leur tête ?

C’est une théorie répandue.

Mais tu n’as jamais eu de psy.

Oh, j’ai eu des thérapeutes.

Ils t’ont aidé ?

Oui. Beaucoup ! Enfin, pas mal. Ils ont fait de leur mieux.

Mais tu ne connais pas ton rôle.

Non. Enfin… je voudrais rentrer chez moi.

Où ça, chez toi ?

C’est le problème. C’est difficile de ne pas savoir où on est chez soi, hein ?

Oui. Je pensais que tu resterais en Provence.

Non. C’est-à-dire… J’étais chez moi en Provence, mais…

Mais tu rentres sur Mars.

Oui.

Tu as décidé de revenir.

… Oui.

Tu ne sais pas où tu en es, hein ?

Non. Mais toi, si. Tu sais où tu es chez toi, et ça, c’est inestimable ! Tu devrais t’en souvenir, tu ne devrais pas refuser un don si précieux, ou le voir comme un fardeau ! Tu es stupide de penser ça. C’est une richesse, idiote, un bien inappréciable, tu comprends ce que je te dis ? Il va falloir que j’y réfléchisse.

2

Elle quitta le refuge dans un patrouilleur météo du siècle dernier, un véhicule carré, haut sur pattes, au compartiment supérieur vitré sur les quatre côtés, un peu comme celui qu’ils avaient au pôle Nord, Nadia, Phyllis, Edmond, George et elle. Et comme depuis elle avait passé des milliers de jours dans des engins pareils, dès le départ elle eut l’impression de faire une chose ordinaire, dans la continuité de son existence.

Elle partit vers le nord-est en suivant un canyon qui la mena dans le lit d’un petit canal sans nom, par soixante degrés de longitude et cinquante-trois degrés de latitude nord. Cette vallée avait été sculptée par une résurgence aquifère, à la fin de l’ère amazonienne, et empruntait la faille formée par un graben antérieur, au pied du Grand Escarpement. Les effets abrasifs de l’inondation étaient encore visibles sur les parois du canyon, et dans les îles lenticulaires formées dans les roches du soubassement, au fond du canal.

Lequel courait maintenant vers le nord, et une mer de glace.

Elle sortit du véhicule équipée d’un coupe-vent doublé de fibre, d’un masque à gaz carbonique, de lunettes et de bottes chauffantes. L’air était diaphane et froid, bien que ce soit maintenant le printemps dans le Nord, en ce Ls 10 de l’année M-53. Il faisait froid, il y avait du vent, et des lignes irrégulières de nuages bas, renflés, filaient vers l’est. Soit une ère glaciaire était en préparation, soit, si les manipulations des Verts aboutissaient, il fallait s’attendre à une année sans été, comme en 1810, sur Terre, lorsque l’éruption du Tambori avait plongé le monde dans l’hiver.

Elle se dirigea vers le rivage de la nouvelle mer, qui s’étendait au pied du Grand Escarpement, à Tempe Terra – un lobe d’anciennes highlands s’enfonçant au nord. Tempe avait échappé au bouleversement général de l’hémisphère Nord, sans doute parce qu’elle était à peu près à l’opposé du point d’impact de l’astéroïde qui avait heurté Mars au Noachien, et que la plupart des aréologistes s’accordaient à présent à situer près de Hrad Vallis, au-dessus d’Elysium. Enfin. Des collines accidentées surplombaient une mer couverte de glace. La roche ressemblait à une mer rouge fouettée par un gigantesque mixer. La glace évoquait une prairie au cœur de l’hiver. De l’eau indigène, comme disait Michel, de l’eau qui était là depuis le début, qui avait jadis coulé à la surface. C’était difficile à admettre. Ses pensées étaient fragmentaires, confuses, partaient dans toutes les directions à la fois. C’était une sorte de folie, et en même temps elle savait qu’il ne s’agissait pas de cela. Le vent qui bourdonnait et gémissait ne lui parlait pas sur le même ton que le conférencier du MIT. Elle n’avait pas l’impression d’étouffer quand elle respirait. Non, ce n’était pas ça. C’est plutôt que ses pensées étaient bousculées, disloquées, imprévisibles, comme cette volée d’oiseaux zigzaguant dans le ciel au-dessus de la glace, dans le vent d’ouest. Ah, sentir ce même vent sur son corps, être poussée par ce nouvel air épais comme une grosse patte d’animal…

Les oiseaux téméraires évoluaient avec habileté dans les bourrasques. Elle les contempla un instant : des mouettes pillardes, qui chassaient au-dessus des noires étendues d’eau à ciel ouvert. Ces polynies trahissaient la présence d’immenses ampoules d’eau sous la glace. Elle avait entendu dire qu’un courant ininterrompu circulait maintenant sous la glace tout autour du globe, tournait vers l’est au-dessus du vieux Vastitas, crevant souvent la surface. Ces trous pouvaient rester liquides pendant une durée allant d’une heure à une semaine. Même dans l’air glacial, les eaux souterraines étaient réchauffées par les moholes immergés de Vastitas, et la chaleur qui montait des milliers d’explosions thermonucléaires déclenchées par les métanats au tournant du siècle. Ces bombes avaient été placées assez profondément dans le mégarégolite pour piéger les retombées radioactives, en théorie du moins, mais pas la chaleur. Celle-ci remontait à travers la roche selon une pulsation thermique qui durerait des années. Non ; Michel pouvait toujours dire que c’était l’eau de Mars, cette nouvelle mer n’avait pas grand-chose de naturel.

Ann grimpa sur une crête pour avoir une vue plus large. Elle était bien là : de la glace, lisse la plupart du temps, parfois crevassée. Aussi immobile qu’un papillon sur une brindille, comme si la blancheur pouvait soudain battre des ailes et s’envoler. Les brusques virages des oiseaux, la course précipitée des nuages témoignaient de la force du vent. Tout dans le ciel se ruait vers l’est. Mais la glace restait inerte. Le vent rugissait d’une voix grave, profonde, raclant un milliard d’angles glacés. Une bande d’eau grise était hachée par les rafales, les griffures de la surface enregistrant avec précision la force de chacune d’entre elles, tout passage plus violent que le précédent cannelant les plus grosses vagues avec une délicatesse exquise. L’eau. Et, sous la surface hachurée, le plancton, le krill, les poissons, les calmars. Elle avait entendu dire que des établissements de pisciculture produisaient toutes les créatures de la courte chaîne alimentaire de l’Antarctique et les relâchaient dans la mer. L’eau grouillait de vie.

Les mouettes descendirent en tournoyant vers le rivage, derrière des rochers. Ann s’approcha et repéra leur cible dans un creux au bord de la glace : un phoque à demi dévoré. Un phoque !

La carcasse gisait sur l’herbe de la toundra, protégée du vent par une rangée de dunes, elles-mêmes abritées par une crête rocheuse qui courait vers la glace. Les os blancs tranchaient sur la chair rouge sombre, soulignée par la graisse blanche et la fourrure noire. Le ventre ouvert, offert au ciel. Les yeux arrachés.

Elle dépassa le cadavre, escalada une autre crête, une petite arête rocheuse qui s’avançait dans la glace. Il y avait une baie ronde, au-delà. Un cratère envahi par la glace, au niveau de la mer, et dont le bord était échancré, de sorte que l’eau et la glace s’étaient engouffrées dedans. Un jour, cela donnerait un port idéal, de trois kilomètres de diamètre environ.