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Ann s’assit sur un rocher et regarda la nouvelle baie. Sa poitrine se soulevait, mue par des mouvements incontrôlables comparables aux contractions de l’accouchement. Des sanglots. Elle écarta son masque, se moucha dans ses doigts, s’essuya les yeux, tout cela sans cesser de pleurer à chaudes larmes. C’était son corps. Elle se rappela le jour – il y avait des lustres de ça – où elle avait vu, pour la première fois, l’eau s’engouffrer dans Vastitas. Elle n’avait pas pleuré, à ce moment-là, mais Michel avait dit que c’était le choc, l’engourdissement provoqué par le choc, comme quand on se blesse. Elle avait fui son propre corps, ses sentiments. Michel considérerait sûrement cette réaction comme plus saine, mais pour quelle raison ? Elle avait mal. Son corps était secoué de spasmes, de mouvements sismiques. Quand ce serait fini, aurait dit Michel, elle se sentirait mieux. Vidée. Toute tension évacuée. La tectonique du système limbique. Elle méprisait les analogies simplistes de Michel : la femme, une planète ? C’était absurde. N’empêche qu’elle était assise là, à renifler, regardant la baie glacée sous les nuages qui filaient, et elle se sentait vidée.

Rien ne bougeait en dehors des nuages au-dessus de sa tête et de l’eau que le vent rainurait et faisait virer du gris au mauve puis de nouveau au gris. L’eau s’agitait, mais le sol restait immobile.

Ann se releva et descendit vers une arête de shishovite durcie qui formait maintenant une étroite langue entre deux longues plages. En fait, si les choses étaient restées à peu près dans leur état primitif au-dessus de la glace, il n’en allait pas de même au niveau de l’eau. Tout l’été, le vent soufflant sur l’eau de la baie y avait formé des vagues assez violentes pour rompre les masses de glace subsistantes, provoquant la débâcle. Les fragments venaient s’échouer au-dessus du niveau actuel de la mer, pareils à des sculptures imitant le bois flotté. Et tout l’été cette glace en débâcle avait raviné le sable des nouvelles plages, y abandonnant une bouillie de glace, de boue, de sable, maintenant congelée par endroits en un vilain glaçage marron.

Ann s’avança lentement sur ce gâchis. Au-delà, il y avait un petit îlot, couronné de blocs de glace qui avaient atterri dans les creux et gelé à la surface de la mer. L’exposition au soleil et au vent les avait métamorphosés en une fantasia baroque de glace bleue, transparente, et rouge, opaque. On aurait dit une concrétion de saphir et de jaspe sanguin. Les parois sud des blocs avaient fondu avant les autres et l’eau de fonte avait regelé, formant des stalactites, des barbes, des draperies et des colonnes de glace.

Elle regarda le rivage, derrière elle, constata à quel point le sable était labouré, déchiqueté. Les dégâts étaient effroyables. Les sillons faisaient parfois deux mètres de profondeur. Il avait fallu une force incroyable pour creuser de telles tranchées ! Les buttes de sable devaient être du lœss, des dépôts de particules légères, dissociées, éoliennes. C’était maintenant un no man’s land de boue gelée et de glace sale. On aurait dit que des bombes avaient dévasté les tranchées d’une malheureuse armée.

Elle s’engagea sur la glace opaque de la baie. Le monde semblait couvert de sperme. Une fois, la glace craqua sous sa botte.

Elle ressortit de la baie, s’arrêta, regarda autour d’elle. L’horizon étant très limité, elle grimpa sur un iceberg aplati qui offrait une bien meilleure vue sur la mer de glace, jusqu’au cercle formé par le tour du cratère, sous les nuages qui filaient dans le ciel. Bien que craquelée, bouleversée et ridée par des lignes de force, la glace traduisait l’horizontalité de l’eau qui se trouvait en dessous. Au nord, l’ouverture sur la mer était apparente. Des icebergs au sommet aplati dépassaient de la glace tels des châteaux déformés. Un désert blanc.

Après s’être vainement efforcée de dominer la scène, elle descendit de l’iceberg et rejoignit le rivage et son véhicule. Elle franchissait la petite arête rocheuse lorsqu’un mouvement attira son regard. Une chose blanche se déplaçait en bordure de la glace. Un homme à quatre pattes, en combinaison blanche. Non. Un ours. Un ours polaire.

Il avait repéré les ébats des mouettes au-dessus du phoque mort. Ann s’accroupit derrière un rocher, se coucha à plat ventre sur une langue de sable gelé. Elle sentit le froid contre son corps. Elle jeta un coup d’œil par-dessus le rocher.

La fourrure ivoire de l’ours était jaunie aux flancs et aux pattes. Il souleva sa lourde tête, prit le vent comme un chien, regarda autour de lui avec curiosité. Il se traîna lourdement jusqu’au cadavre du phoque, ignorant les oiseaux criaillants. Il dévora la chair du phoque tel un chien sa pâtée. Il redressa la tête ; il avait le museau ensanglanté. Le cœur d’Ann battait à tout rompre. L’ours s’assit sur son derrière, se lécha une patte puis se nettoya le museau avec une méticulosité de chat. Enfin il se remit sur ses pattes et gravit la paroi de pierre et de sable, vers Ann, tapie derrière le rocher. Il trottinait en déplaçant les deux pattes du même côté de son corps à la fois, gauche, droite, gauche.

Ann se laissa rouler de l’autre côté de l’arête rocheuse, se releva et remonta en courant la rigole formée par une fracture de faible amplitude menant vers le sud-ouest. Son patrouilleur était droit vers l’ouest, mais l’ours venait du nord-ouest. Elle gravit à quatre pattes la courte pente du canyon, franchit en courant une bande de sol surélevé donnant sur un autre petit canyon qui passait un peu plus à l’ouest que le précédent. Elle escalada la nouvelle élévation de terrain séparant deux fosses peu profondes et regarda derrière elle. Elle était à bout de souffle, et son patrouilleur était encore à deux bons kilomètres, à l’ouest et un peu au sud, derrière des collines déchiquetées. L’ours était au nord-est. S’il allait droit vers le véhicule, ils en étaient tous deux à peu près à la même distance. Chassait-il à la vue ou à l’odorat ? Avait-il assez de cervelle pour prévoir la trajectoire de sa proie et se déplacer pour lui couper la route ?

C’était probable. Elle était en nage sous son coupe-vent. Elle se précipita dans le canyon suivant et courut un moment vers l’ouest et un peu au sud. Puis elle vit une pente douce, la gravit en courant et se retrouva sur une sorte de large route surélevée séparant deux petits canyons. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule ; l’ours était planté sur ses quatre pattes, derrière elle, à deux canyons de distance. On aurait dit un très gros chien, ou un croisement de chien et d’être humain, à la fourrure d’un blanc jaunâtre. Elle était stupéfaite de voir un pareil animal en cet endroit. La chaîne alimentaire ne pouvait sûrement pas nourrir un aussi gros prédateur. Comment était-ce possible ? On devait lui apporter à manger à des stations de ravitaillement. C’était à espérer, car autrement il devait être affamé. Il se laissa tomber dans le canyon, disparaissant à sa vue. Ann se mit à courir sur la bande rocheuse menant vers son patrouilleur. Malgré les détours qu’elle avait faits, l’étroitesse de l’horizon, son irrégularité, elle avait suffisamment le sens de l’orientation pour savoir où il se trouvait.

Elle adopta une allure qu’elle se croyait capable de tenir sur la distance. Elle devait se retenir pour ne pas se mettre à courir à toutes jambes, mais non, non, ça ne pouvait que mener à la catastrophe. Calme-toi, se dit-elle en respirant par petites saccades. Descends de ce promontoire dans un graben de façon à être hors de vue. Oriente-toi, il ne manquerait plus que tu passes au sud de ce satané patrouilleur. Remonte sur cette arête, juste le temps de jeter un coup d’œil. Là, voilà, son patrouilleur était derrière cette colline aplatie qui avait été un petit cratère, avec une bosse du côté sud. Elle en était sûre bien qu’il soit encore invisible, et qu’il soit si facile de confondre un emplacement avec un autre sur ce terrain accidenté. Mille fois elle avait failli se perdre, hésitant le plus souvent sur l’endroit exact où se trouvait son véhicule. Mais ce n’était pas grave, le système de navigation de son bloc-poignet pouvait toujours l’aider à le retrouver. Comme il l’aurait pu à l’heure actuelle, mais elle était sûre qu’il était là, derrière la bosse de ce cratère.