L’air froid lui brûlait les poumons. Elle songea à son masque respiratoire d’urgence, cessa sa course et fouilla dans son sac à dos. Elle ôta son masque à gaz carbonique, plaça sur son nez et sa bouche le masque respiratoire dont l’armature contenait une petite réserve d’oxygène comprimé, le brancha et se sentit tout à coup plus forte, capable d’adopter un rythme plus soutenu. Elle longea en courant une bande de sol surélevé séparant deux canyons, dans l’espoir d’apercevoir son patrouilleur de l’autre côté du cratère. Ah ! il était là ! Elle inspira triomphalement l’oxygène frais. C’était un vrai nectar, mais il ne suffisait pas à l’empêcher de haleter. Elle avait l’impression qu’en descendant dans la rigole à sa droite, elle tomberait droit sur son patrouilleur.
Elle jeta un coup d’œil derrière elle et vit que l’ours polaire s’était mis à courir lui aussi, ses pattes esquissant maintenant une sorte de galop maladroit, pesant. Mais il avançait à vive allure, en se riant des obstacles. Il volait par-dessus les canyons comme un cauchemar blanc, beau et terrifiant, ses muscles liquides se mouvant avec souplesse sous son épaisse fourrure aux pointes jaunes. Elle vit tout cela dans un instant d’extrême lucidité, sans cesser de courir, en regardant bien où elle mettait les pieds pour ne pas trébucher sur un obstacle. C’est ainsi qu’elle vit, dans une image rémanente, l’ours voler sur la pente rouge, danser sur les pierres, les pattes comme des pistons. Il était rapide et le terrain lui convenait parfaitement, mais elle était un animal, elle aussi, elle avait passé des années sur le sol sauvage de Mars, beaucoup plus longtemps, en fait, que ce jeune ours, elle pouvait courir comme une antilope, d’un lit de pierres à un rocher, du sable au gravier, à bout de souffle, mais avec une coordination parfaite. Et d’ailleurs son patrouilleur était tout près. Plus qu’un canyon, la pente du cratère, et ça y était, elle faillit rentrer dedans, s’arrêta, se redressa, flanqua un coup de poing sur la paroi de métal incurvé, aussi fort que si c’était le museau de l’ours, puis un second coup plus mesuré sur la console de la serrure, et elle fut à l’intérieur. Et la porte extérieure se referma derrière elle.
Elle se rua dans l’escalier, vers la cabine de pilotage. Elle vit, à travers la paroi vitrée, l’ours polaire inspecter son véhicule à distance respectable. Hors de portée de flèche soporifique, reniflant pensivement. Ann était en nage, encore à bout de souffle, inspirant, expirant, inspirant, expirant. C’était fou le paroxysme de violence que la cage thoracique pouvait encaisser ! Enfin, elle était là, en sécurité sur le siège conducteur. Quand elle fermait les yeux, elle revoyait la figure héraldique de l’ours volant par-dessus la roche. Mais elle n’avait qu’à les rouvrir pour que reparaisse le tableau de bord étincelant, brillant, artificiel, familier. Que c’était bizarre !
Elle mit plusieurs jours à s’en remettre. Il lui suffisait de fermer les yeux et de penser à l’ours polaire pour le revoir. Elle n’arrivait pas à se concentrer. La nuit, la glace de la baie craquait et gémissait, faisait parfois un bruit de tonnerre, alors elle rêvait de l’attaque de Sheffield et se mettait elle-même à gémir. Le jour, elle conduisait si imprudemment qu’elle dut se résoudre à brancher le pilote automatique du patrouilleur, lui ordonnant de suivre la rive du cratère.
Tout en roulant, elle arpentait le compartiment conducteur, l’esprit en révolution. Hors de contrôle. Et rien à faire, que d’en rire et de prendre son mal en patience. Flanquer des coups sur les murs, regarder par les vitres. L’ours était parti, et en même temps il était toujours là. Elle chercha ce mot : Ursus maritimus, ours des mers. Les Inuits l’appelaient Tôrnâssuk, « celui qui donne le pouvoir ». De même que le glissement long qui avait failli la tuer à Melas Chasma, il faisait maintenant partie de sa vie pour toujours. Face au glissement de terrain, pas un de ses muscles n’avait tressailli ; cette fois, elle avait couru comme si elle avait le diable aux trousses. Mars pouvait la tuer, et la tuerait sans doute, mais pas une grosse bête de cirque, pas si elle avait son mot à dire. Elle ne tenait guère à la vie, loin de là ; mais elle estimait qu’on devait pouvoir choisir sa mort. Comme elle l’avait choisie dans le passé, à au moins deux reprises. Mais Simon puis Sax – ces deux petits ours bruns – l’avaient arrachée à la mort. Elle ne savait pas encore ce qu’elle devait en penser, ce qu’elle devait ressentir. Ses idées se bousculaient dans sa tête. Elle se cramponna au dossier du siège conducteur. Enfin, elle se pencha sur le clavier du tableau de bord, composa un vieux numéro, XY23, le code d’un des Cent Premiers, celui de Sax, et attendit que l’IA relaie l’appel vers la navette qui le ramenait vers Mars avec les autres. Au bout d’un moment, il fut là, son nouveau visage s’inscrivit sur l’écran.
— Pourquoi as-tu fait ça ? lui hurla-t-elle en pleine face. C’est à moi de choisir la mort qui me plaît !
Le message mit un moment à l’atteindre. Puis il sursauta, son image vacilla.
— Parce que… commença-t-il, et il s’interrompit.
Ann fut prise d’un frisson. C’était exactement ce que Simon lui avait dit, juste après l’avoir tirée du chaos. Ils n’avaient jamais de raison, juste ce stupide parce que.
Sax poursuivit :
— Je ne voulais pas… Je trouvais que c’était un tel gâchis. Quelle surprise de t’entendre. Je suis content.
— Va te faire foutre ! lança Ann.
Elle était sur le point de couper la communication quand il se remit à parler. Ils étaient en transmission simultanée, maintenant, et leurs messages alternaient.
— C’était pour pouvoir te parler, Ann. Je veux dire, j’ai fait ça pour moi, tu m’aurais manqué et je ne voulais pas. Je voulais que tu me pardonnes. Je voulais pouvoir encore discuter avec toi, te faire comprendre pourquoi j’avais fait tout ça.
Il s’interrompit aussi brutalement qu’il avait commencé, et puis il parut troublé, presque effrayé. Peut-être venait-il d’entendre son : « Va te faire foutre ! » Elle avait le pouvoir de lui faire peur, c’était indéniable.
— Quel merdier, dit-elle.
— Oui. Euh… comment ça va ? demanda-t-il au bout d’un moment. Tu as l’air…
Elle coupa la communication. Je viens d’échapper à un ours polaire ! hurla-t-elle silencieusement. J’ai failli être dévorée par la faute de l’un de tes stupides jeux !
Non. Elle ne lui dirait pas ça. Le salopard. Il avait besoin d’une lectrice pour ses contributions au Métajournal d’histoire martienne, ça se résumait à ça. Il voulait être sûr que ses articles scientifiques seraient revus par quelqu’un de compétent. Dans ce but, il foulerait aux pieds les désirs les plus intimes de l’individu, il lui refuserait le droit fondamental de choisir entre la vie et la mort, d’être un être humain libre !
Enfin, il n’avait pas essayé de nier.